Avril 1789, la Révolution sociale, déjà !

Publié le par François Kuss

Avant même que le premier mai devienne, dans le monde, la fête des travailleurs, et parce que dans mon dernier polar historique "Echec au Roy" j'essaie d'entremêler la fiction et la réalité pour faire oeuvre de pédagogie sur les causes, valeurs et projets de la Révolution Française, je vous livre en lecture ce soir une partie de chapitre qui met en lumière une des premières révoltes sociales qui, bien avant la prise de la Bastille, du 27 au 29 avril 1789 balaya le faubourg Saint-Antoine à Paris, l'émeute que les historiens nomment par le nom de son provocateur, le manufacturier Réveillon.

 

Evidemment pour les personnes qui lisent ces lignes, je veux les avertir qu'étant issues de mon roman elles se permettent d'agrémenter la réalité des joies de la fiction d'une enquête policière et d'un complot contre le trône de Louis XVI mais, au delà, j'ai voulu et j'espère avoir réussi, dresser le portrait d'une Révolution qui, non contente d'être politique via les grandes étapes qui nous sont enseignées (Etats Généraux, Jeu de Paume, Prise de la Bastille), portait en elle des éléments de révolution sociale ! 

 

Comme si, plus de 220 ans aprés ces faits, la République politique qui est l'héritière de 1789 ne pouvait être elle-même qu'en étant, aussi, une République sociale !

 

Bonne lecture de cet extrait d'Echec au Roy et, pour aller plus loin, que vous soyez séduit par le style ou l'intrigue, n'hésitez pas à commander le livre aux Editions de la Mouette ou dans votre librairie !

    

 

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Paris, le 27 avril 1789, faubourg Saint-Antoine.

 

"Sablon d’Etampes, qui veut du sablon d’Etampes" ! criait une vieille au pied de la fabrique de papiers peints de Réveillon. Tout d’un coup, alors qu’elle échangeait quelques liards avec un commis de boutique envoyé par sa patronne acheter de cette poudre miraculeuse qui permettait de récurer la vaisselle, l’un et l’autre furent bousculés par une colonne de journaliers, sales comme des cureurs de puits, emmenés par un autre mieux vêtu et au verbe fort. Proférant des menaces contre le salpêtrier Henriot et le manufacturier Réveillon, qui, selon eux, avaient déclaré qu’un ouvrier pouvait vivre avec 15 sous par jour dans une assemblée électorale, ils ameutèrent le quartier aux cris de « Mort aux riches ! Mort aux accapareurs ! Le pain à deux sous ! A bas la calotte ! A l’eau les foutus prêtres ! ».

 

Le cortège bientôt fut grossi de manouvriers en errance, de chômeurs, de commis de boutiques et même de maîtres et patrons. Comme l’éclair, au bout de quelques minutes, des hordes d’ouvriers ameutés depuis quelques jours par le bruit d’une baisse prochaine des salaires, quittèrent la manufacture et rejoignirent la troupe. Un tambour apparût, que l’on plaça au devant de la manifestation, laquelle s’engouffra dans la rue Saint Bernard, puis des ouvriers papetiers confectionnèrent en hâte un mannequin à l’effigie du sieur Réveillon. On le ficha sur une pique telle une potence et, comme le feu suivant la poudre, l’émeute se propagea de quartiers en quartiers. Bientôt les faubourgs Saint Marcel et Saint Paul suivirent. La presse des manifestants alla brûler, place de Grève, les mannequins, avant que de tenter de s’approcher de l’Archevêché où se tenaient les assemblées générales du clergé et du Tiers Etat. Une harangue place Maubert des représentants du Tiers Ordre sortis en hâte de leurs débats disloqua la révolte naissante. L’on expliqua que le peuple avait été trompé mais les braises, vives, demeurèrent intactes toute la nuit durant. L’adage ne dit-il pas « calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose » ?

 

Dans son bureau du Châtelet, De Crosne, le Lieutenant Général de police, était d’humeur gaie. Sa journée avait commencé avec sérénité et pour l’heure la capitale connaissait la tranquillité. S’il n’y avait eu cette méchante affaire d’assassinats et l’arrestation, qu’il avait concédé au Commissaire Castilhon, de l’aventurier et ancien agent Barotolo de Montaldéo, nul doute que la seule préparation des Etats Généraux l’aurait presque ennuyé ! Nonobstant, l’après-midi de cette journée de printemps fut troublée par les informations qu’il reçut sur l’émeute naissante dans le faubourg Saint Antoine. Pour parer à la confusion, il envoya une cinquantaine de gardes françaises rue de Montreuil où se trouvait la maison de Réveillon. En fin de journée, malgré quelques rapports contradictoires, De Crosne dormait sur ses deux oreilles. La mascarade avait vécu, le désordre évité, la fermentation contenue, et les émeutiers, apaisés. Ce n’est que le lendemain qu’il dut affronter la seconde manche de la partie qu’en secret le Duc d’Orléans avait lancé pour avancer, une fois encore, ses pions.

 

Dès l’aube les mouches de police l’informèrent que de nouveaux attroupements, bien plus importants, se faisaient jour au faubourg Saint Antoine. Aussitôt, le Lieutenant général dépêcha plus de trois cent cinquante gardes françaises, mais bien vite ces derniers furent submergés par le nombre. Franchissant la Seine, rameutés par on ne sait qui, les tanneurs du faubourg Saint Marceau avaient rejoint leurs camarades. Passant les quais, ils avaient attiré à eux les débardeurs qui travaillaient au flottage des bois mais aussi tous les mendiants qui dormaient sous les ponts. Vers midi, le Lieutenant Général apprit que ses troupes avaient été obligées de se barricader chez Réveillon face à plusieurs dizaines de milliers de manifestants, dont le nombre grossissait à chaque minute. Assailli de dépêches, la dernière l’informait que les ouvriers de la manufacture royale de glaces de la rue de Reuilly venaient grossir la corporation des mécontents.

 

Quasiment dans les mêmes termes et au même moment, le Duc d’Orléans recevait, en son Hôtel, les mêmes dépêches. Les hommes qu’il avait employés dans les faubourgs avaient besogné à merveille. L’émeute enflait, et bientôt il décida d’exécuter son dessein. Attendu, comme toute la noblesse parisienne, aux courses à Vincennes vers trois heures de relevées après midi, il fit atteler son carrosse et prit la route de la barrière du Trône via les rues du faubourg Saint Antoine. Très vite sa voiture fut prise dans l’étau des manifestants et grâce à quelques manœuvres habiles de ses gens, tarifés pour exciter la foule, on reconnut ses armes. Les cris de « Vive notre père d’Orléans ! Vive le seul et véritable ami du peuple ! » retentirent. De proche en proche, un cortège se forma pour acclamer le Duc, qui enfin se présenta debout à la portière de son carrosse, une main accrochée à l’intérieur pour ne pas tomber dans la populace. Si chaque toise était jalonnée de vivats, pour le regard avisé, le nombre de clignements d’yeux que des inconnus s’échangèrent sur son passage était révélation suffisante de la machination. Au bout d’une vingtaine de minutes, le Duc consentit à descendre et arrêta son carrosse.

 

 Alors que le silence se fit aussi vite que survenaient les acclamations, au milieu de cette foule immense, il déclara, apaisant : « Allons mes amis, du calme ! De la paix, nous touchons au bonheur ! Dans sept jours je porterai votre voix aux Etats ! » Les applaudissements fusèrent pendant quelques bonnes minutes sans discontinuer, soulevant un immense tonnerre entour et les paroles du Duc circulèrent dans toutes les bouches. Un vieillard cependant, s’adressa au cousin du Roy, qui connaissait le texte par cœur pour l’avoir fait réciter le matin même à l’ancêtre.

- "Mais Monseigneur, c’est si long d’attendre, il y a déjà des années qu’on nous promet le bonheur. Or nous crevons de faim et des jean-foutre de patrons parlent de réduire notre salaire à 15 sous par jour !"

Le prenant dans ses bras, geste qui fit sensation chez les âmes simples du peuple, le Duc sortit de sa cape dans un mouvement ample et théâtral une grosse bourse pleine de louis et en distribua par poignées tout le contenu, criant Voici l’avance du Duc d’Orléans sur le bonheur promis ! De ce geste, reçu avec le délire de la joie, tout Paris fut avisé quasiment dans l’instant, à commencer par le Palais Royal et le Luxembourg où le Duc avait payé force rabatteurs et porte-voix, et jusqu’aux oreilles du Châtelet et de Versailles le bruit circula.

 

Pierre et Gautreau n’avaient perdu miette de la scène. Vêtus humblement, ils avaient du se fondre dans la masse des manifestants pour éviter de se faire étriper. A la demande du Lieutenant général, ils s’en étaient allés connaître l’humeur populaire. D’autres qu’eux étaient chargés de la contenir.

 

- Et bien Gautreau, à la fin je commence fort à croire que le Duc d’Orléans n’est peut-être pas si innocent que cela, y compris dans notre affaire, même si je ne balaie pas la piste de Conti. Ce genre de manifestation est préparé, cela se sent. Je soupçonne le peuple de ne point agir de lui-même et d’être conduit par des intrigants. Montaldéo, connaissant le tout Paris des miracles et de la canaille, aurait pu y contribuer au service de notre homme. D’autant que le peuple aime ceux qui l’exaltent, il se repaît du souvenir de leurs actions sans raisonner leurs visées.

- J’y consens Pierre. Bien que je pensais l’homme différent.

- Il est Prince et cela suffit. Toute sa vie est en contradiction avec ce qu’il prétend servir et sans doute a-t-il appris à faire des gestes nécessaires à l’égard d’un public que d’ailleurs il méprise. Voyez cette familiarité qui ne sert trop souvent qu’à dissimuler le mépris !

- Hélas, je me rends à vos raisons. Mais de tout cela nous ne serons certain que si nous mettons la main sur Montaldéo. acheva Gautreau soudain interrompu par deux portefaix qui soutenaient un homme blessé, victime innocente des soulèvements.

- Laissez passer les défenseurs de la patrie citoyens !

Le mot surprit Pierre. Un vers de Corneille lui vint à l’esprit. « Est-il dans l’univers mortel assez vain, qu’il prétende égaler un citoyen romain ? ». L’expression, que l’on lisait de plus en plus dans les pamphlets, ressuscitait dans un baptême de sang.

- Citoyens ? Voilà bien étrange que ce vocable dans la bouche de gens du plus bas étage qui ne portent même pas la culotte ! émit Pierre. Je doute, étrangers qu’ils sont à toute espèce d’éducation, qu’ils soient des lecteurs assidus de Cicéron ou membres de confréries ! Et la patrie dont ils parlent, quelle est-elle ?

- La mode est à l’antique Pierre, même dans les idées philosophiques. Encore un élément qui va dans le sens de la préparation de l’émeute. On leur aura soufflé le texte voilà tout.

 

La fin d’après-midi s’acheva par le pillage de la manufacture et de la demeure de Réveillon alors que les gardes françaises qui en surveillaient les abords étaient refoulés. Rue de Montreuil, dans le Marais, se furent au tour des boulangeries et des épiceries d’être désolées. De Crosne, averti du saccage, ordonna de rassembler les cavaliers du guet, les gardes-suisses et ceux du Royal-Cravate, mercenaires détestés des parisiens, et les gardes-françaises qu’il avait à disposition. La troupe arriva vers cinq heures à la Bastille. Ses murs crénelés, flanqués de huit tours, sortaient de l’ombre projetée sur leurs pieds par les maisons et se coloraient des rayons du crépuscule. Alors que des cavaliers furent désarçonnés par les manifestants, les fantassins ouvrirent le feu à blanc, ce qui fit l’effet d’enrager la foule. Réfugiés sur les toits, les gens accablèrent les soldats de tuiles, d’ardoises, de gouttières, de pierres, meubles et cheminées. Tout ce qui passait sous la main était propre à faire ployer la soldatesque. Partout, des cris de Vive la Liberté retentirent alors que les soldats, sous la grêle de projectiles, chargèrent à balles et reçurent l’ordre de tirer à volonté, bientôt rejoints par un régiment suisse de Courbevoie et un autre de Charenton.

 

A huit heures du soir, tout était sous contrôle. Fatigué, De Crosne écrivait au Roy : Il a été fait feu à plusieurs reprises et bien que nous soyons maîtres de la position, je ne puis encore donner à Votre Majesté une note exacte des personnes qui ont été tuées, qui sont au moins au nombre de trois cents. Quasiment une heure après son premier mot, recevant le témoignage concordant des deux Commissaires, le Lieutenant général adressait un nouveau pli au Roy. Votre Majesté devra prêter les yeux à son Cousin dans les jours à venir, et surtout lors de la séance inaugurale des Etats Généraux. Des soupçons concordants font craindre à votre police une tentative prochaine de renversement du trône.

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