Chronique d'un marché littéraire made in "Sète"

Publié le par François Kuss

Retour de deux journées à Sète, où pendant quelques heures samedi et dimanche matins, j'ai participté à cette expérience inédite du croisement de la bonne chère et de la littérature.

 

A ce propos, l'initative de l'animateur du Café littéraire sétois Lire et Dire, Tino Di Martino, est la bienvenue pour le renouveau culturel d'une cité qui, si elle continue de se positionner vaillamment dans le top ten des destinations touristiques de la septimanie et du "sud de France" comme dirait un certain Président de Région, n'en demeure pas moins encore trop souvent frileuse à renouer avec une vocation artistique qui lui a valu d'enfanter des maîtres de la plume comme Valéry, Brassens, Vilar..

 

L'organisateur n'ayant pas ménagé sa peine, j'ai, je crois comme beaucoup d'autres écrivains locaux, ainsi pu apprécier le contact avec ce public que l'on n'attend jamais là où il se trouve.

 

8h samedi matin. Le réveil a été rude, le mistral souffle dans les rues de la ville et dégage au loin les nuages qui pourraient s'aventurer sur les flancs du Mont Saint Clair. La journée promet de jolis rets de l'astre solaire, même si pour ma part, la gueule encore enfarinée d'une nuit trop courte, je n'ai qu'une hâte, poser mes livres sur le coin de table qui m'est destiné, prendre un café et finir ma veillée par un réveil progressif. L'arrivée au marché me réveillera vite. Les effluves des produits de la mer, l'agitation des commerçants et de celles et ceux qui se lèvent tôt, retraités pour la plupart, entraînent mon envie de repos dans le continent du rêve. Mon voisin, poète, m'accueille dans le capharnaüm de son inspiration, essayant d'agencer pêle-mêle ses poèmes et récueils qu'il écrit depuis 40 ans.

 

Je m'installe, poste un billet sur facebook depuis mon smartphone, et commence la valse des curieux. La grand-mère d'un ami d'enfance me salue, puis viennent d'illustres inconnus qui ont acheté mon livre en librairie et, par un heureux concours de la presse locale qui m'a honorée d'une photo le jeudi précédent, ont su que j'étais sur Sète et viennent demander une dédicace, qui même si elle ne les enrichira sans doute pas, me donne à espérer en ma plume !

 

Il est déjà presque 10h, à défaut de ventes collossales, j'échange avec les passants, parfois un peu étranges dans leurs opinions, comme cet homme qui considère qu'il faut écrire non pour divertir ou instruire, mais seulement pour narrer les expériences "économiquement" utiles à la société.. l'histoire n'en fait évidemment pas partie, d'ailleurs seule la sienne, celle d'un chef d'entreprise, semble l'être. Ma grande soeur, qui est venue faire quelques commissions, me croyant occupé avec un fan improbable n'ose s'approcher de peur de nous déranger tandis que j'aurais tant préféré trouver là prétexte à couper court à une discussion navrante, car rien ne sort jamais d'échanges avec des personnes qui ont déjà des idées toutes arrêtées..

 

Fin de matinée, la foule arrive, un couple de parisien amoureux de Sète est intrigué par mon polar, puis c'est au tour d'un camarade qui "voit la lumière", comme l'on disait jadis des maçons, qui saisit mon livre car une connaissance commune investie politiquement à Sète en a fait la publicité auprès de la section. J'échange avec mon voisin, un véritable historien celui là, qui m'a d'ailleurs donné la controverse du haut de son agrégation lors de mon café littéraire sétois du mois de mars, notant que comme tout bon romancier, je violais l'histoire comme le disait si bien Alexandre Dumas. Lui s'est contenté de raconter l'histoire, non de la faire. 

 

Midi sonne, c'est au tour d'un homme d'âge mûr de me faire le plus beau compliment du week-end, réclamant le "Nicolas Le Floch sétois".. Je lui rétorque que c'est le plus grand mal qu'il pouvait me souhaiter tant je vénère le verbe si dense et si leste de Jean-François Parot et des aventures de son commissaire au temps de Louis XV. Déjà les commerçants remballent, le marché se vide, les derniers cafetiers poussent gentiment les blablateurs, nombreux dans le sud, vers la sortie.. RDV est pris pour demain dimanche.

 

8h45. Je retrouve le même génie de l'organisation, toute poétique, à côté de moi, qui ne cesse de "trafiquer" comme dirait les sétois, à droite, à gauche, sans jamais parvenir à agencer son bout de table comme il voudrait. je garde encore sur l'estomac les deux lampées de macarronnade de la veille, arrosée d'un débat (et de produits gorgés des bienfaits de la terre) sur les retraites avec ma grande soeur, qui comme tous les gens du sud ne peut s'empêcher de tenir un débat sans galéger.. D'où mon arrivée un peu plus tardive.

 

Une bretonne vient me réveiller. Elle écrit elle aussi, sur sa vie, fort longue au demeurant puisqu'elle commence déjà à me narrer ses exploits d'écolières dans les années 30. Mes yeux s'ouvrent doucement, et plus je l'écoute, plus j'ai l'impression d'avoir en face de moi Mona Ozouf, l'historienne, car évidemment mon interlocutrice l'est, qui a été arrachée à sa "petite patrie" par l'école républicaine, mais a accepté cette tension entre le particulier et l'universel par croyance au progrès de civilisation que représentait à cette époque, pour des enfants issus de la paysannerie, la méritocratie républicaine. Le bavardage continue. Cette fois j'ai les yeux bien en face des trous. Occupation, guerre d'Algérie, Mai 68, Mitterrand, tout y passe, sans parler de débats historiographiques sur l'apport de Marc Bloch  aux sciences humaines, et je me délecte de cette incarnation vivante de ce XXème siècle déjà loin, et qui même si elle perd un peu les pédales, me change tant des images des livres d'histoire..

 

La matinée suivra son cours, le public est un peu moins populaire le dimanche. Plus "bobo", si tant est que cela veuille dire quelque chose dans une ville comme Sète. Cassant, un auteur non loin de moi dira plus "intellectuel". Micro interview à une web TV locale sur la question de la "page blanche", RDV pris pour une conférence avec la responsable de l'Université du Temps Libre sur l'histoire de la ville, serrage de mains avec l'adjoint au maire chargé de la culture qui, s'il n'était venu, n'aurait pas mérité sa délégation.. et je continue de dédicacer, tantôt pour le mari d'une épouse qui cherche un cadeau, tantôt pour une prof de collège qui s'attaque cette année avec ses élèves au monstre sacré de la Révolution Française, tantôt pour des curieux de la vie locale,  séduits par l'évocation d'un tournoi la St Louis en 1788 comme j'en fais le récit.

 

Déjà la manifestation est terminée. Le temps d'un pot convivial, je regrette par avance ce charme si particulier du marché littéraire à la sétoise, un mélange de nonchalence, de rigolade, d'authenticité et de soleil.. RDV l'année prochaine !

 

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