Clips de campagne, où comment articuler le réel et l'idéal

Publié le par François Kuss

Chaque campagne présidentielle a ses codes, ses rites, ses passages obligés. Et depuis que la télévision est devenue la reine des médias, la production de clips de campagne fait partie de la panoplie de tout candidat qui se respecte.

 

Hier justement, la campagne dite "officielle", celle qui oblige les TV à rogner, de mauvais gré, sur la vente de temps de cerveau disponible aux grandes marques, a débuté. Chaque candidat a désormais droit au même "temps d'antenne" comme l'on dit encore alors que nous en sommes à la TV numérique ;-) et cette égalité permet à qui s'en donne la peine de comparer les discours, les mises en scène, d'étudier l'affirmation de valeurs via le choix de codes graphiques ou d'effets spéciaux ; d'analyser la sémantique et la sémiologie tout autant que la gestuelle et le comportement..

 

Bref, les clips de campagne permettent en un tournemain de  se livrer à de fascinants cas pratiques pour qui veut étudier la communication politique, ses innovations, ses traditions. Car rappelons-le, même s'il serait souhaitable que chacune et chacun se prononçât le 22 avril et le 6 mai sur la comparaison raisonnée de discours raisonnables ; hélas, notre monde accorde autant de sens au pathos qu'au logos..

 

Ainsi, parce que l'image fait sens, en regardant à la chaîne et pêle-mêle les clips de campagne des candidats, force est d'admettre (et d'aucuns diront que je suis tout sauf objectif mais j'assume cette prise de position professionnelle au service du personnel) que le clip de François Hollande tranche singulièrement avec les autres, par son contenu et par sa forme.

 

J'ai pris pour habitude de dire et de claironner à qui veut l'entendre que la communication c'est le fond qui affleure ; c'est mettre la forme au service d'un message et non l'inverse et justement je trouve qu'en l'occurence François Hollande a largement réussi son pari.

 

 

 

Sur la forme d'abord, tous les clips de campagne mettent en scène le/la candidate soit devant un fond bleu (Sarkozy), rouge (Mélenchon, Poutou, Arthaud..), blanc, etc.. Tous ces clips sont d'un classicisme navrant, jouant du cliché de l'homme politique face caméra récitant les mots soupesés par son staff qui défilent au prompteur. Une technique tellement éculée que chaque téléspectateur peut deviner au regard fixe à quel point la parole est maîtrisée. A ce jeu là, la désincarnation est forte et il est même assez plaisant de voir combien l'homme qui par excellence n'arrive pas à se maîtriser, à savoir le candidat sortant, essaie par tous les moyens de ne pas déborder de son texte tout en n'y arrivant pas, glissant dans une fin de phrase un "la France" de trop, parlant du pays à la troisième personne dans un style oral (seconde 26) !

 

A rebours du prompteur et de la com qui tue la politique, François Hollande a fait le choix de reprendre ce qui incarne l'idéal de son programme énoncé lors du discours du Bourget en janvier. Cet idéal, il le nomme "l'âme de la France", à savoir la passion pour l'égalité.

 

Et en mettant en scène non seulement un discours devant des milliers de personnes appuyé sur des images d'archives, esthétiquement l'exercice de storytelling fonctionne trés bien. A ce jeu-là, François Hollande renoue avec la chaîne du temps, il inscrit par l'image sa candidature dans l'Histoire, donc dans l'imaginaire commun, et avant tout avec celui de la gauche via un imaginaire qui puise ses racines en 1789.

 

Sur le fond, ce positionnement marque une véritable différence. Loin des monologues techniques (Cheminade, Bayrou) ou qui se veulent démonstratifs d'une pseudo-vérité (Le Pen) ; le dynamisme d'un discours de meeting s'articule avec une mise en récit qui parle de manière subtile du réel, tout en invocant l'idéal. Abolition des privilèges, école laïque, impôt progressif, congés payés, sécurité sociale, alternance.. Les jalons de l'Histoire de la gauche sont posés, ceux de l'histoire du progrés commun aussi et à la lumière de ce passé, le présent s'éclaire de choix à faire : car à travers ces évocations on retrouve le programme de François Hollande sur l'école, sur la réforme fiscale, sur la santé, etc..

 

La première des batailles, comme le dit Gramsci, est la bataille des valeurs. Mélenchon a trés bien su s'emparer du corpus commun de la gauche et notamment d'un corpus laissé en jachère (1789, les luttes ouvrières du XIXème siècle, 1848, la Commune, 1936, etc..) pour mettre en perspective son programme et sa campagne.

 

Le choix du clip de François Hollande est judicieux, car avant d'en connaître les modalités techniques, les électeurs doivent savoir à quelles valeurs se référent une politique. Egalité, Redressement, Justice, Espérance, République sont les mots de cette politique. Ils sont scandés à la fin du récit auquel invite le candidat socialiste. Autant de préceptes qui fondent l'idéal d'une politique du réel ! Du souffle et du sens, bien joué !

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