Eléments de langage

Publié le par François Kuss

La politique porte la revendication de pouvoir changer le monde et, en ce sens, elle commerce avec le sacré. Or comme chacun sait, les voies de la Vox Populi étant impénétrables, il convient  à tout candidat aux suffrages de s'outiller pour décrypter les humeurs des citoyens (c'est le rôle des conseillers ès sondages) et surtout de s'entourer pour définir et répandre la Bonne Nouvelle que l'on veut amèner aux ouailles (c'est le rôle des plumes).

 

Sur la base de ces prémices, force est de constater qu'afin de mener à bien l'évangélisation des temps modernes, les communicants, clergé du symbolique, prennent de plus en plus de place auprés des candidats et la dernière présidentielle en fut une des illustrations les plus éclatante. Nathalie Kosciusko-Morizet, Porte Parole de Nicolas Sarkozy ou Manuel Valls, Directeur de la Communication de François Hollande furent deux incarnations en miroir des deux favoris.  

 

Mais alors que les candidats sont attendus pour développer leurs visions, du pays, de l'économie, des relations sociales ; sublimant par leurs discours et leurs déclarations l'envie de faire Nation, fixant un cap, déterminant un sens ; trop souvent les états-majors s'enferment dans ce qui tue la politique, la répétition à outrance de ce que le jargon communicationnel nomme les "éléments de langage". 

 

Microblogging

 

Il est vrai que la sphère médiatique a complètement changé : actus live en continue avec l'émergence des médias tout info (radio, TV, etc..), règne du cinq secondes chrono dans les JT, du verbatim ou de la manchette dans les journaux en réponse à la lecture "snacking" (qui picore) des lecteurs actuels, travers des rédactions de la reprise de dépêches pour boucher les trous, nécessité de faire court pour être repris et partagé sur les réseaux sociaux en retweet ou en like et partage sur facebook ; indifférence accrue de la citoyenneté aux discours qui accrédite la croyance qu'à défaut de pouvoir capter longtemps l'attention des électeurs, il faut la frapper intensément..

 

Tous ces facteurs concourent aujourd'hui à une normalisation de la production d'argumentaires politiques qui, sortis des discours étayés et articulés autour de la complexité comme peuvent l'être les grands discours de meeting ; passent au tamis médiatique pour devenir, dépouillés de toute symbolique et d'explication, des éléments de langage repris en boucle.

 

Règne de la non pensée

 

Depuis dimanche soir 6 mai ; avant même la proclamation des résultats de l'élection présidentielle, nous assistons d'ailleurs à une formidable entreprise de la part de l'UMP qui semble exceller dans cet exercice avec le thème de la "concentration des pouvoirs".

 

Je m'explique : il est manifeste que la fameuse cellule riposte, sans parler du Ministre de l'Intérieur sortant tout comme le Président sortant aient pris connaissance des résultats de l'élection entre 17 et 18h. De nombreux citoyens étaient d'ailleurs déjà au courant des tendances grâces aux journaux belges ou suisses ou au fameux hashtag "radiolondres" sur twitter. Les résultats de la défaite connus mais encore secrets, il est de notorité publique également que l'ancienne majorité présidentielle fut réunie à l'Elysée pour acter ensemble des fameux "éléments de langage" qui allaient être déployés sur les plateau TV ou radio de la soirée électorale et des émissions du lendemain.

 

A ce jeu, le Petit Journal de Canal Plus décrypte d'ailleurs assez souvent et avec humour comment, malheureusement, les interlocuteurs semblent dérisoirement interchangeables tandis que le discours demeure le même, quelle que soit la question. Car l'important n'est pas tant de répondre à l'interrogation du journaliste que de faire passer son message !

 

Triste règne de la non-pensée qui pasteurise le discours politique, nie la plus-value potentielle des questions des journalistes politiques en refusant d'y répondre et attente à l'intelligence des auditeurs / téléspectateurs, fatigués d'entendre la répétition en boucle de discours polissés.

 

Démission du politique

 

L'ennui de ces boîtes à outils conçues comme étant des prêts-à-penser et des prêts-à-consommer ; c'est qu'elles portent en elle le germe d'une démission du politique dans ses convictions mêmes.

 

Comment en effet croire au discours porté encore une fois par l'UMP et son chef, Mr Copé, qui depuis dimanche soir s'escrime sur le thème de la "nécessité d'un contrepouvoir" ; d'un "troisième tour" lors des élections législatives pour empêcher le basculement de l'Assemblée Nationale à gauche ; comment croire ce dernier qui appele ainsi à une "cohabitation" alors qu'il y a quelques temps encore il théorisait, un hyper-Parlement co-constructeur des réformes aux côtés d'un Hyper-Président ? A ce jeu-là d'ailleurs, il n'est pas le seul et le futur ancien Premier Ministre, Mr Fillon, fait de même alors qu'en 2006 il théorisait, lui aussi, cette convergence nécessaire entre pouvoir exécutif et pouvoir législatif.

 

Pour être utiles, les éléments de langage doivent non pas remplacer un raisonnement, mais rendre intelligible une vision, des convictions, un sens ! C'est d'ailleurs une des grandes réussites de François Hollande lors du débat télévisé que d'avoir mis la forme d'une anaphore au service du fond de sa pensée et non l'inverse via la fameuse tirade "Moi Président de la République".

 

Encore une fois, la communication ne fait pas tout, et singulièrement en politique où elle ne remplacera jamais un véritable projet de société ! A bon entendeur !

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