L'exercice du pouvoir

Publié le par François Kuss

Aprés la diffusion durant la campagne des élections présidentielles française de 2012 de la première saison de la série danoise "Borgen", depuis quelques semaines Arte diffuse la seconde saison des péripéties d'une femme au pouvoir, Premier Ministre idéaliste d'une coalition de centre-gauche dans une démocratie parlementaire scandinave.

 

Or, il semble qu'en écho au tempo de l'agenda politique français, la série fasse miroir à la réalité, nous amenant à une troublante réflexion sur la nature de la conquête, puis de l'exercice du pouvoir d'Etat comme l'avait théorisé Léon Blum au seuil de la victoire du Front Populaire en 1936.

 

En effet, si la première saison de la série Borgen marquait clairement la mise en images d'une Premier Ministre "normale", idéaliste, prête à ne sacrifier aucune de ses convictions ou de ses projets sur l'autel de l'exercice des responsabilités et de la raison d'Etat, un petit peu à l'image d'un idéal-type bourdieusien figurant le politicien désintéressé à la Cincinnatus ; la seconde saison, où l'on retrouve deux ans plus tard la Premier Ministre, est plus contrastée et rejoint les canons du genre sur la nature de l'exercice du pouvoir : intrigues curiales, manipulations, rapports de forces, compromis(sion?)..

 

Cette évolution du personnage de fiction du Premier Ministre de Borgen, Birgitt Neuborg, en dit long sur la conception, presque universellement acceptée, de la nature du pouvoir et de son exercice. Car si la conquête du pouvoir est un moment qui peut faire écran, qui peut donner une certaine image d'authenticité, de normalité et de sincérité (quand bien même une de ses éminences grises, un jeune "spin doctor", n'a rien à envier dans ses pratiques, à Cicéron, Machiavel ou Mazarin ), l'exercice du pouvoir relève d'une autre nature.

 

Et c'est justement dans cet exercice du pouvoir que prend tout son sens la maxime de Pierre Mendés-France, "gouverner, c'est choisir". Car choisir c'est renoncer, c'est transiger avec son idéal, et transiger, n'est-ce pas déjà trahir ? L'exercice des responsabilités amène à faire parfois des choix qui ne sont pas ouverts mais fermés, et donc à choisir la moins mauvaise des solutions alors qu'avant de détenir ce sésame suprême tout candidat peut légitimement estimer qu'il n'aura qu'à choisir les meilleures !

 

Pire, dans cette saison 2 de Borgen, au delà des compromis, il semble que l'intrigue curiale joue un rôle de plus en plus croissant, obligeant un Premier Ministre normal et se voulant au dessus de la mêlée à se livrer à des actes moins nobles que prévus tout simplement pour garder le pouvoir, abattre un ennemi, faire passer une loi, faire un coup de com'.. Le philosophe Alain, qui a théorisé que le pouvoir "corrompt", ne notait-il pas déjà dans les années 1930 que "le pouvoir change profondément celui qui l'exerce [...] la raison en est dans les nécessités du commandement, qui sont inflexibles" (Alain, Propos sur les pouvoirs) ?

 

Ainsi, moins naïve qu'il n'y paraissait de prime abord, la série Borgen reflète à merveille combien la politique est, au delà du lyrisme sur le sens de l'intérêt général et de la "res publica", en tant que théorie de la conquête et de l'exercice du pouvoir, véritablement la continuation de la guerre par des moyens civilisés mais dont l'unique but est bien de détenir la "potestas" ou de brandir les prérogatives nombreuses que confèrent l"imperium" pour paraphraser les notions de pouvoir et de puissance des Romains.

 

Le pouvoir, pourquoi faire ? La question demeure. Car au fond si l'on en croît la mise en récit que de nombreuses séries ou films en fond, si l'on observe combien il incite à sacrifier parfois ses convictions (même si d'aucuns diraient qu'exercer le pouvoir, malgré des compromis, permet de faire avancer sa cause) ; alors peut-être pour ne citer qu'eux, considèrera-t-on avec plus d'importance les exemples d'hommes ou de femmes qui, sans l'avoir jamais exercé, n'en ont pas moins laissé une trace indélébile sur la civilisation. Je pense à Jaurès, je pense à Gandhi..

 

L'exercice du pouvoir, Hérodote le balayait déjà il y a 2500 ans car pour lui "le pouvoir n'est rien, seule compte l'influence". A méditer !

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