La transparence et la vertu

Publié le par François Kuss

Depuis fort longtemps, l’idée que la vertu est une exigence trop rigoureuse prévaut dans l’opinion des héritiers des thermidoriens[1] qui gouvernent la France depuis 1794, donnant le sentiment que les puissants ont le droit de s’affranchir d’une éthique de la responsabilité. Cependant, si lors de la Révolution Française la République avait à craindre une restauration monarchique, aujourd’hui, son ennemi est issu de ses propres carences. Celles d’un esprit public déficient, d’un sens de l’intérêt commun malade, et d’un affaiblissement patent de la notion de citoyenneté, concept qui rend l’individu certes sujet de droits, mais aussi de devoirs.

Cet affaiblissement de la vertu citoyenne a été mis en exergue récemment par diverses affaires de sécession fiscale des puissants, avant tout soucieux de conserver les privilèges de leurs fortunes pour éviter de participer à l’effort de justice commun, (l’affaire Cahuzac étant le summum de cette attitude anti-républicaine d’évasion fiscale, un crime de lèse-Nation). Or si la République n’est plus respectée comme incarnation de ce qui nous unit, comme étant notre bien commun, si chacun considère, et en particulier les plus aisés, que son destin individuel ne passe plus par celui du collectif, quand bien même il est légitime de ne pas être d’accord avec les orientations de la majorité politique du moment qui gouverne l’Etat, alors notre démocratie sombrera dans les affres de la démagogie et nous ne pourrons plus « faire Nation » ensemble.

Depuis ce gouffre où l’intérêt commun gît, presque agonisant, avec pour seul horizon la vision d’une société fracturée composée d’individus asservis à de nombreuses plaies et meurtrissures du quotidien (chômage, précarité, vie chère, etc..), faisant de plus en plus difficilement Nation et concevant légitimement leur citoyenneté comme un self-service de droits sans pour autant envisager leurs devoirs puisque même leurs représentants ne sont plus exemplaires, de cet abysse de méfiance où s’est abîmée la crédibilité du Politique, la dernière trouvaille qui vient d’être exhumée est celle de la « transparence », quand il faudrait surtout avancer vers la transformation sociale.

Non qu’il faille envisager la transparence comme inutile, toutefois porter aux nues ce concept entraîne quelques questions majeures dont il semble que nous nous affranchissons trop vite, heureux d’avoir trouvé la poudre de perlimpinpin qui, comme par magie, redressera le temple républicain aux colonnes vacillantes. Ces questions, les voici : que se passe-t-il quand on voit tout ? Est-il même possible de tout voir ? Est-ce souhaitable ? Qui, par ailleurs, a intérêt à tout voir ? Le caché et l’occulte doivent-ils être bannis de la sphère publique ? Quelle est la limite à la transparence, c’est-à-dire le degré de part d’ombre consenti ?  Le droit peut-il décider de ces aspects, quand justement la norme est faîte non pour s’appliquer aux particularismes des situations mais aux cas de portée générale ?

1/ Qu’est-ce que la transparence ?

Alors que le XVIème siècle magnifia les axiomes de gouvernement de Machiavel qui préconisait au Prince d’user de ruse pour « circonvenir l’esprit des hommes », i.e recourir à une opacité assumée, un secret actif ; la révolution cartésienne permit, au XVIIIème siècle, de faire avancer face à l’obscurantisme les notions de « clartés » et de « Lumières ». Ainsi, alors que  Louis XVI interdit la parution du premier tome de l’Encyclopédie parce qu’elle jetait la lumière sur des sujets que seul le roi était censé avoir le droit de connaître, Kant, dans le même temps, parlait de la « perfidie » des politiques qui « craignent la lumière ».

Cette première irruption de la « transparence », sous le vocable de « clartés » dans la vie publique, se poursuivit au XIXème siècle. Ainsi, Tocqueville, dans « De la Démocratie en Amérique » mit en évidence la nécessité d’une information pleine et entière du citoyen pour armer la démocratie de masse contre les dangers de l’ignorance, reprenant le jugement du quatrième président des Etats-Unis, James Madison, qui écrivait en 1822 « Un gouvernement populaire sans informations des citoyens ou sans les moyens de l’acquérir n’est que le prologue à une Farce ou à une Tragédie, et peut-être aux deux simultanément. ».

Dans son acception contemporaine, la transparence revêt aujourd’hui ces notions agrégées à la mise en œuvre effective de la responsabilité des gouvernants ou acteurs privés selon le respect d’une conduite éthique soit, en d’autres termes, le fait de considérer comme fautives et incompatibles avec la démocratie l’inapplication d’un principe de droit énoncé par les responsables publics.  En ce sens, il est manifeste que la notion a un champ d’application considérablement élargi qui va bien au-delà de la définition kantienne de la République comme impératif absolu de vérité puisque le « droit de savoir » tel que l’énonce Edwy Plenel dans son dernier ouvrage, remplace désormais le « droit à l’information ».

2/ « Transparency washing ».

Devenue le mantra des sociétés en crise, Terre Promise aux Etats en proie à l’usure et à la méfiance envers la parole publique, la transparence naquit à la modernité avec la « Glasnost » mise en œuvre par Michail Gorbatchev quand il devint Secrétaire Général du Parti Communiste de l’Union Soviétique (PCUS) en 1985. Ainsi, la « glasnost », littéralement « transparence », fut la première reconnaissance du « droit de savoir » des citoyens que nous venons de décrire, bien que la tentative avorta.

Catastrophes écologiques (Tchernobyl, marées noires), sanitaires (Poulet aux Hormones, crise de la Vache Folle, viande de cheval etc..), scandales financiers (le dernier avec la faillite de la banque Lehman Brothers en 2008), ces évènements ont, d’années en années, renforcé cette demande de transparence, ce droit de savoir qui stipule que « la publicité doit être la règle et le secret l’exception » (E. Plenel).

Cependant, force est de constater qu’à force de promettre, pour tout et rien, de la « transparence » ; celle-ci, devenue le dernier mot à la mode de « l’enalangue » qui nous gouverne (néologisme de Christian Delporte pour qualifier la langue de bois), est plus une esthétique langagière qu’une véritable éthique d’action. Il y a quelques temps, l’effet fut similaire avec la notion de développement durable, notion recyclée à tords et à travers partout à tel point qu’on inventa le « green washing » pour qualifier les entreprises qui semblaient très volontaristes en matière de développement durable côté affichage médiatique mais qui ne respectaient en rien les préceptes du Sommet de la Terre de Rio de 1992.

Sommes-nous aujourd’hui face à l’émergence d’une surpromesse marketing ? D’un « transparency washing » sur le plan politique ?   

3/  Limites de la transparence, éloge de la vertu.

Dans « La Légende des Siècles », Victor Hugo décrit la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui quand il évoque l’œil divin culpabilisant Caïn, venant de tuer son frère, Abel. « L’œil était dans la tombe, et regardait Caïn » écrit le poète. A présent que nous avons accès au patrimoine des Ministres, bientôt des parlementaires, au nom de la « transparence », ne sommes-nous pas dans l’illusion du « donner à voir » ?

Car le premier écueil de la transparence, c’est qu’elle n’est pas synonyme de véracité. François Mitterrand, transparent sur ses bulletins de santé de 1981 à 1995, n’a rendu publique sa maladie que sur le tard. De fait si nous ne voulons tomber dans le dogmatisme idéologique ne faudrait-il pas également se demander « qui produit la transparence ? ».

Par ailleurs, la stricte séparation du domaine public et du domaine privé ayant été à juste titre souligné comme essentielle à la démocratie par Hannah Arendt dans « La Condition de l’Homme moderne », la confusion des deux ouvrant la voie au totalitarisme, jusqu’où le citoyen, Big Brother en puissance, a-t-il la possibilité d’exercer son « droit de savoir » envers ses responsables publics qui, par essence et du fait de leurs fonctions, perdent le privilège de réserver pour eux le domaine de l’intime et doivent livrer leur « misérable petit tas de secrets » (Malraux) en pâture à la plèbe ?

La question est d’importance car au-delà d’un équilibre nécessaire à trouver, elle révèle la seconde limite de la transparence. Celle-ci conservera toujours une part d’ombre  puisque la véritable question n’est pas celle du « droit de savoir », mais du « droit de contrôle citoyen », notion sous-jacente à celle de la vertu républicaine. Lorsque les citoyens disposeront de suffisamment de pouvoirs et de contrepouvoirs qui leur permettront et d’exercer leur droit de savoir et leur droit de contrôle, et lorsque chacun acceptera de se plier au devoir de rendre compte dans le cadre de ses fonctions et du respect de ses droits, c’est-à-dire quand la vertu aura succédé à la transparence, alors seulement la République aura progressé.


[1]Nom donné aux révolutionnaires de l’an II qui destituèrent Robespierre et ses alliés, lors de la conjuration du 9 Thermidor en 1794. Suivit une période de réaction avec l’abandon de la Terreur et l’émergence d’une République bourgeoise et beaucoup moins sociale que le programme robespierriste, le « Directoire » de 1795 à 1799.  
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