Leçons de morale laïque

Publié le par François Kuss

A l'occasion du centenaire de la plus importante colonne de notre temple républicain, la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905, je regrettais dans une revue étudiante fondée avec des amis et camarades, "Confrontations", le fait que cette loi n’avait pas eu droit aux fastes des grandes commémorations, et pour cause, puisque la Laïcité souffrait depuis plusieurs années dans les années 2000 d’attaques répétées, de la part de la sphère religieuse qui tend à vouloir réoccuper l’espace public, encouragée alors par la droite néo-conservatrice au pouvoir, qui prenait prétexte du fait religieux pour ne pas assumer son échec sur les questions sociales[1].

 

L'alternance conquise, en cette rentrée scolaire 2012, je me réjouis qu'enfin la gauche gouvernementale revienne sur une position offensive sur la question de la Laïcité, à la faveur de la récente déclaration du Ministre de l'Education Nationale, Vincent Peillon, qui souhaite rétablir des "leçons de morale laïque" à l'école. Ce faisant, je me rends compte que la tribune rédigée en 2005 est, hélas, d'une extrême actualité ! La voici revisitée :

 

Pourquoi raviver un débat qui semble clos depuis des lustres ? Tout simplement parce que le combat laïc n’est pas terminé. Il fait parti de ces grands combats qu’un républicain se doit de mener à chaque instant, et ce parce que la Laïcité rend lisible ce qui est commun aux hommes. Garante de la concorde dans la cité. Tel est l’idéal laïc, celui d’un monde commun aux hommes par delà leurs différences.

 

 

I/ DELIVRER LES ESPRITS.

 

Le principe et la démarche de la Laïcité sont un héritage des Lumières[2]. En ce sens, l’ambition laïque est d’unir les hommes par ce qui les élève (leur esprit), tout en les délivrant. Chacun peut devenir maître de ses pensées afin de l’être aussi de ses actions. C’est une culture de liberté que la laïcité défend, afin que tout citoyen puisse disposer de références culturelles ou spirituelles, et non être conditionnées par elles. En s’attaquant à ce principe, à cette culture de liberté, un retour en arrière fut engagé par ceux qui préfèraient passer par les « grands frères » pour traiter le mal des banlieues plutôt que par la justice sociale.

 

L’école, constitue donc un enjeu essentiel, identitaire même, dans ce combat. Elle doit être capable de former une union de citoyens tout en les délivrant des "puissances traditionnelles de fascination" (famille, religion, société, entreprises), tout en libérant leur capacité de jugement autonome, clé de leur épanouissement.

 

Cette union de citoyens dont il est question, nous ne pouvons la construire autour d’un credo obligé, de rites et dogmes imposés dès le plus jeune âge, ni autour d’une ascendance ethnique supérieure, ni autour d’une langue ou de coutumes particulières. Ces identités collectives portent un fardeau bien trop sanglant. En revanche la Laïcité représente une union de personnes, non exclusive d’autres unions ou identités, une union libératrice, seule capable de réaliser l’autonomie intellectuelle de chacun.

 

« SAPERE AUDE »[3], cette phrase de Kant devrait figurer en lettres d’or au dessus de chaque tableau noir : la liberté radicale de conscience qu’il nous propose est nécessaire à l’engagement et à la cause républicaine car c’est en l’exerçant que les citoyens pourront obéir à l’état de droit démocratique, mais également se révolter, car leurs esprits seront libres.

 

II/ LAICITE ET UNIVERSALITE.

 

Comment justifier l’affirmation arrogante que la République ou Marianne sont vouées à l’Universel ? Par les droits de l’Homme de 1789 certes, mais ils ne font que cristalliser l’évolution des sociétés féodales vers le libéralisme politique[4] et de nombreux précédents peuvent être invoqués : l’Habeas Corpus[5] anglais, la Déclaration d’Indépendance américaine etc.. L’universalité républicaine découle du principe laïc. Au final, face aux diverses options spirituelles proposées (athéisme, agnosticisme, croyance mono ou polythéiste), toutes se retrouvent sur un pied d’égalité devant une laïcité qui, en les ignorant, les transcende.

 

Ces multiples transcendances (religieuses, philosophiques) qui peuvent donner du sens à l’existence de l’homme et lui faire oublier ou accepter sa contingence (c’est-à-dire sa non-suffisance à l’existence du monde), celles-ci sont à leur tour transcendées par la Laïcité. L’universalité de la Laïcité vient donc du fait qu’elle constitue la « transcendance des transcendances »[6]. Une transcendance sans dogme. Avec elle, on éradique la guerre des Dieux, et/ou la guerre au nom de Dieu. Marianne affranchit, elle n’a nul besoin d’un Dieu qui la légitime.

 

Autrefois, l’Etat se personnifiait dans l’amalgame « DIEU-CESAR » ou « CESAR-DIEU »[7]. César dominait, jouant de la peur d’un Dieu dont les colères bibliques faisaient craindre la puissance. Ces modèles ont prétendu incarner une certaine universalité mais que ce soit César ou Dieu, force est d’admettre qu’ils ont plus vaincu que convaincu, et de façon éphémère. Pour réaffirmer leur universalisme, Marianne, la Laïcité doivent convaincre : elles ne prétendent rien imposer mais libérer des conditionnements extérieurs.

 

III/ SAVOIR ET CROIRE.

 

Mon propos depuis le début n’est pas d’assimiler Liberté/laïcité et Servitude/Spiritualité. Il serait paradoxal de lutter pour la liberté de conscience et de choix et de ne pas tolérer que certains optent pour des croyances religieuses. Toutefois, pour revenir sur l’école, il me semble primordial de mentionner que son caractère laïc est non-négociable. Une école non-laïque n’est plus un lieu où le savoir peut permettre aux individus de regarder leur société avec distanciation. Une école non-laïque porte en elle le germe de l’éloignement et de l’exclusive. L’école laïque, publique, assure au contraire à tous, une instruction capable d’élargir ses références et de fonder une autonomie de jugement. En ce sens, savoir s’oppose à croire, car la croyance ne relève pas de l’autonomie de jugement, mais d’une foi en un dogme révélé. En ayant le devoir de respecter le verbe incarné de Dieu, le croyant se prive d’une certaine liberté critique par rapport à cette « révélation ». Ce renoncement donne du sens à l’existence de millions de personnes et dans la mesure où il est librement consenti, il est légitime.

 

Mais pourquoi l’immense majorité des croyants ou pratiquants se déclarent tels ? Certainement pas parce qu’ils ont senti l’appel de Dieu à l’âge de raison. Demande-t-on l’avis d’un nouveau-né à son baptême ou lors d'une circoncision ? Dés lors, pour que l’école puisse permettre aux enfants de discerner par eux-mêmes ce qui relève de la croyance et ce qui relève de la connaissance, son absolue indépendance doit être respectée.

 

Cette indépendance est d'une part incompatible avec la manifestation sans retenue des appartenances religieuses ou politiques dans l’espace scolaire[8], mais elle doit s'incarner également dans un discours de conviction, un spiritualisme laïque qui permet à chacun de se forger, par delà des opinions passagères, des convictions.  Ferdinand Buisson, dans "Le Devoir présent de la Jeunesse", le mentionnait déjà en 1898 : "Un pays qui aura des convictions ne se les laissera arracher ni par la peur des sacrifices à faire, ni par le spectacle du long triomphe de l'injustice".

 

 Aujourd'hui, si la société est malade, l'économie en crise, et par truchements les institutions décrédibilisées, c'est aussi parce que la crise du sens n'a jamais été aussi forte et la Laïcité est un levier pour donner du sens.  Voilà pourquoi l’école publique se doit, non content de demeurer laïque, de réarmer sa vocation en puisant à ses origines car c’est le lieu d’apprentissage de la distance à soi, de la distinction consciente entre croire et savoir, distinction seule à même de permettre aux individus de vivre libres et égaux.

 

IV/  LAICITE ET JUSTICE SOCIALE.

 

Je terminerai en indiquant ma conviction d’aboutir à un approfondissement de la Laïcité. Chaque Service Public de l’Etat (Education, Santé, Logement, Universités, Loisirs) doit porter cette exigence et cet idéal.

 

Il y a quelques années encore, dans une période de retour du religieux où l'on vit le Président de la République laïque se prendre pour le Roi Trés Chrétien d'Ancien Régime et rabaisser la fonction d'instituteur en deçà de la mission cléricale devant l'Evêque de Rome lors d'un discours, il était de bon ton de parler de Laïcité « apaisée », contre les « ayatollahs anticléricaux ». Ce discours fut dangereux car il n’était pas fidèle à la réalité du débat. Les « bouffeurs de curés » étaient avant tout des démocrates, car en 1905-1906, l’Eglise était toujours hostile au suffrage universel [9]!

 

Il y a quelques mois encore, le parti d'extrême droite se servait de la Laïcité pour attaquer l'Islam, seconde religion de l'Hexagone, entretenant un flou sur le concept pour mieux le présneter comme un paravent de la chrétienté face aux "infidèles". Comment ce tour de passe-passe fut possible ? Parce que trop longtemps le concept de Laïcité a été affaibli dans l'esprit public. Voilà une nouvelle raison de saluer l'initiative du Ministre de l'Education Nationale car en réarmant le concept via une politique de gauche qui proclame, à nouveau, que l'école publique, ce patrimoine de ceux qui n'en ont pas, est prioritaire, il s'agit de redorer le sens républicain de cette loi de concorde, de cette valeur de liberté.

 

En complément de ce réarmement idéologique grâce à la Morale Laïque,  pourquoi ne pas approfondir et  abroger les entorses récurrentes à la Laïcité ? Abroger le Concordat de 1801 encore en vigueur en Alsace-Moselle où les Eglises catholiques, protestantes et israélites sont subventionnées ; supprimer les quelques privilèges restants à l’Eglise Catholique (les délégations de service public qu’elle détient, comme au Palais de Justice de Paris; fondre sa Caisse de sécurité sociale dans le régime commun..). Surtout, pourquoi ne pas terminer l’entreprise de Jules Ferry et abroger les lois Falloux-Debré qui autorisent les subventions à l’enseignement privé, dit « libre » ? 

 

Ces mesures, concrètes, seraient d'indispensables compléments car l’idéal laïc se dilue. De plus en plus, on l’assimile au « secularism » anglo-saxon, qui consiste à mettre les religions à égalité avec l’Etat, mais non à les transcender. Toutefois, ces mesures, nécessaires, ne peuvent s’épanouir et revêtir l’assentiment commun sans une réaffirmation des principes constitutifs de notre pacte républicain, au premier rang desquels la justice sociale.

 

Vouloir l’épanouissement des individus n’est pas sans lien avec les conditions d’existence. Ici, l’idée républicaine de bien commun doit articuler droits sociaux et solidarité redistributive.

 

Notre monde possède les moyens économiques et techniques de l’accomplissement de tous les hommes. Pourtant, il engendre massivement de la misère, abandonnée à un traitement caritatif. De fait, si l’émancipation laïque ne veut pas rester une définition de papier, si elle veut réellement restituer à chaque homme son statut de sujet juridique libre et son autonomie morale et intellectuelle, elle ne peut être complète sans les conditions économiques et sociales adéquates. Spinoza disait que « la puissance de comprendre est liée à la puissance d’agir ».

 

Ainsi, comme le mentionnait Jean Jaurès en mettant en avant son concept de « République Sociale »[10], l’émancipation politique et juridique du sujet qui aspire à la pleine possession de lui-même doit passer par son émancipation socio-économique.

 

La Laïcité et la justice sociale sont donc interdépendantes, complémentaires et nécessaires à l’entreprise républicaine. Sans la première, Marianne deviendra l’épouse malheureuse d’un mariage forcé avec un ou plusieurs Dieux. Sans la seconde, elle ne pourra plus coiffer le bonnet phrygien, celui que portaient à Rome, les esclaves affranchis, celui aussi des sans-culottes de 1789. Je le dis souvent, il reste encore des Bastilles à prendre ! Aidons Marianne à les faire tomber pour que vive la République laïque et sociale !

               

Pour aller plus loin :

  • Site de la Ligue de l’Enseignement sur la Laïcité. http//www.laicité-laligue.com
  • PENA RUIZ Henri, philosophe spécialiste de la Laïcité. Entres autres, « La Laïcité pour l’égalité » ; « Histoire de la Laïcité » ; « Qu’est-ce que la Laïcité ? »
  •  FOUREST Caroline, « La Tentation obscurantiste » Grasset 2005.
  • MELENCHON Jean-Luc, «Causes républicaines », Seuil 2004.
  • PEILLON Vincent, La Révolution Française n'est pas terminée, Seuil, 2008

[1] Voir le livre de Nicolas Sarkozy,  « La République, les religions, l’espérance ».

[2] Prenons les Lumières au sens large, au pluriel car il faut réfuter tout argument selon lequel la Laïcité est une idée franco-française : le Mexique du Parti de la Révolution Institutionnalisée ou la Turquie de Kemal Attaturk ont repris cette vision.

[3] « Aie le courage de te servir de ton propre entendement. »

[4] A différencier du libéralisme d’aujourd’hui. Au XVIIIème siècle, cette idéologie subversive luttait contre l’absolutisme.

[5] L’Habeas Corpus Act (« ton corps t’appartient ») est une loi, votée par le Parlement anglais en 1679 et s’inscrit dans le rejet de l’arbitraire absolutiste.

[6] PENA RUIZ, « La Laïcité pour l’égalité » 2000.

[7] Rappelons que cette confusion CESAR-DIEU, ou l’inverse, est impropre à la parole christique : « Les pharisiens se concertèrent pour voir comment prendre en faute Jésus en le faisant parler […] Alors, il leur dit : « Rendez à césar ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Evangile selon St Matthieu, 22, 15-21.

[8] Pour aller plus loin sur la question épineuse de la loi sur les signes ostensibles d’appartenance religieuse à l’école, lire absolument « La tentation obscurantiste » de Caroline Fourest, Grasset 2005. A rebours de cette tendance, lire aussi un anti-prohibitionniste comme il se qualifie : « Le voile médiatique » de Pierre Ténavian, Raison d’Agir 2005.

[9] Encyclique de Pie X, Vehementer Nos, Février 1906, « Dans le corps pastoral seul, résident le droit et l'autorité nécessaires pour promouvoir et diriger tous les membres vers la fin de la société. Quant à la multitude, elle n'a pas d'autre devoir que celui de se laisser conduire et, troupeau docile, de suivre ses pasteurs. »

[10] "Le socialisme proclame que la république politique doit aboutir à la république Sociale". Discours à la Jeunesse, Jean Jaurés 1905.

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