Le serment du Jeu de Paume - Extrait d'Echec au Roy

Publié le par François Kuss

En ce jour de 228ème anniversaire du Serment du Jeu de Paume, et pour continuer ma lente pédagogie sur la Révolution Française après une description de la naissance de l'Assemblée Nationale, en exclusivité pour les lecteurs du blog, je livre ici un extrait de mon dernier polar, Echec au Roy, où je fais la description de cette scène historique à laquelle participe mon héros, le Commissaire des Lumières et de la Révolution Française, Pierre Castilhon.

 

En espérant que cet extrait vous donnera envie de lire le roman, que vous pouvez acheter ici !

 

Bonne lecture !

 

 

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Versailles, le 20 juin 1789

 

Le soleil, déjà fatigué de sa lutte alors que naissait l’aurore, venait de chasser à grand renfort de vent les nuages qui surplombaient Versailles et sa splendeur entrouvrait d’une lumière sans fin la ligne d’horizon. Pierre, éreinté d’un voyage trop long pour qui ne voulait prendre du repos et délaisser les éperons, considérait du haut d’une petite butte le palais des monarques de France baigné de la clarté céleste. À ce spectacle, il sentit son cœur battre profondément, pénétré de la force qui émane de certains lieux qui vous obsèdent dès qu’on les a quittés. Repensant à sa mission, à Barotolo de Montaldéo et aux conditions qui avaient fait qu’ils s’étaient retrouvés par hasard au détour d’une auberge, le Commissaire se dit que pour vivre, il fallait sans doute promener ses diables et, qu’à tout le moins, il ne fallait jamais les fuir mais les affronter de face. Cesser de rêver la vie autre qu’elle n’était. Epouser la réalité, quelle qu’elle soit. C’est ce qu’il entendait faire, trop heureux de revenir dans l’arène alors qu’il en était parti penaud, désespéré, défait. Allait-il pouvoir solliciter une audience avec le Roy ? L’affaire semblait compliquée. Officiellement il était mort mais cela n’était pas le principal souci. Un défunt, véritable, le Grand Dauphin, prenait tout le temps du Roy. Pour tâter le pouls de la situation, Pierre avait décidé de se rendre aux Etats, enfin plutôt aux séances de l’Assemblée Nationale. Des nouvelles qui en étaient colportées dans toutes les provinces, l’on disait que de ce navire brinquebalant, composé de volontés individuelles qui un jour, la nature humaine étant ainsi faite, s’affronteraient ; émergeait une volonté collective qui défiait le pouvoir royal. Non à la manière des Parlements de jadis, jaloux de leurs remontrances timorées pour préserver ici une franchise, là une exception, mais selon une coutume nouvelle qui s’imposait. Celle de défendre, au nom de la Nation, l’intérêt général, refusant les anciens droits particuliers et corporatismes de clientèles. Affamé, Pierre, avant de se rendre aux Menus Plaisirs, la salle des débats que l’on avait rebaptisée nationale, s’arrêta dans une petite auberge près du centre de la cité. Il y commanda quelques croquignoles et s’extasia d’une gibelotte de lièvre. Tout à son banquet, il surprit le détour d’une conversation entre deux hommes, deux députés, l’un du Tiers, l’autre du clergé, qui en disait long sur les disputes du moment. Pierre reconnut le premier, miraculeusement coiffé d’une perruque impeccable alors qu’il n’était que sept heures de relevée. Bien frisé, ambré et lustré, on eut cru un jeune ecclésiastique tant il parlait d’une foi aveugle et froide. Pierre l’avait rencontré furtivement un mois et demi plus tôt et avait gravé son nom dans sa tête machinalement, comme si une intuition lui avait soufflé de le faire, pour l’avenir. Robespierre.

— Allons Maximilien, cette assemblée ne peut prendre valablement de décrets. Elle ne saurait agir en souveraine, elle ne l’est pas ! tonnait le prélat face au député d’Arras.

— Grégoire, pas vous ! Nous représentons la majorité de la Nation ! Et un régime que sa propre carence prive de légitimité ne peut prétendre conserver l’usage de la légalité !

— Oui, seulement la quantité ne crée pas le droit, elle fait la force, rien de plus.

— Mais le droit naît du consentement majoritaire !

— Maximilien, si le consentement n’est pas unanime, il restera une forme d’oppression. Nous ne pouvons violer les règles en prétendant les rétablir !

— Allons Grégoire, quel consentement a  fait ce droit féodal ? Quel contrat social fut passé avec les vilains, les serfs, les roturiers, qui partout sont dans fers ?

— Il est vrai.. Mais en substituant la tyrannie d’un seul à la force du nombre, je tremble en voyant à quelle féroce divinité nous élevons ici un temple ! Une autorité qui naîtra de la violence, même symbolique, sera tôt ou tard obligée à recourir au despotisme. termina l’abbé.

— Mon ami ! Nul peuple, lorsqu’il agit dans le sens du droit naturel, n’est à craindre car il est seul guidé par la vertu !

— L’ombre de la liberté peut vite se confondre avec les ombres de la nuit Robespierre.

— Je ne suis pas d’accord. Le peuple ne peut agir en despote contre lui-même !

— Et ceux qui prétendent parler en son nom ?

— S’ils en sont issus, ils ne sauraient le trahir !

— Allons la séance va bientôt commencer, partons !

À ces mots, les deux hommes se levèrent et Pierre les suivit, passionné par ce débat nouveau, entre légalité et légitimité, qui lui rappela ses années d’études à la Faculté de droit de Toulouse. La légalité était du côté du Roy et Robespierre, comme l’Assemblée, comme les citoyens, postulaient être les détenteurs de la légitimité. Que pouvait-il advenir de ce conflit ? L’Histoire, ce tribunal tortueux, gardien de tous les possibles, ferait-elle pencher la balance ? Pierre, y songeant, ne crut pas si bien tomber car au milieu du débordement de toutes les passions humaines, il était impossible que le limon ne montât à la surface et ne troublât point la pureté des eaux… Ainsi, arrivant devant l’entrée des Menus, fermés soi-disant pour permettre aux tapissiers d’arranger quelques tentures, il trouva un nombre immense de députés accompagné d’une foule de plusieurs centaines de personnes. Le Roy, certainement sous les conseils de ses frères, avait mis fin à la possibilité pour l’Assemblée Nationale de se réunir, peloton de gardes-françaises à l’appui des grilles. Pierre reconnut Bailly, l’astronome, qui parlementait avec un officier pour que le piquet laissât place aux représentants de la Nation. Le ciel s’était de nouveau obscurci et, la fine pluie aidant, nombreux perdaient patience. Les protestations des élus, suivies de celles du public, privé du spectacle politique, nouveauté qu’il goûtait sans modération, se firent de plus en plus fortes. Les vociférations devinrent clameurs. Les gardes-françaises épaulèrent leurs fusils, menace qui provoqua une débandade désordonnée. Quelques minutes plus tard, un nouvel attroupement s’était formé sur la place d’armes. Pierre reconnut Mirabeau mugir tandis que Sièys suggérait de se transporter à Paris. Guillotin, le bon docteur, conscient lui aussi qu’une religion qui n’a pas de temple erre vagabonde et désolée, prit à son tour la parole et suggéra à Bailly de se mouvoir au jeu de paume des Princes à quelques pas. L’idée plut. De proche en proche, l’on se rallia à cette proposition. Escortés par les gazetiers et les curieux, les huit cents députés, formant une corporation redoutable, gagnèrent la grande nef où le jour entrait par de longs vitrages. Trempés et crottés, les représentants de la Nation pénétrèrent sur le terrain de jeu dans un vaste charivari, plus que jamais déterminés à faire valoir leur simple droit de réunion. Délaissée depuis long feu, la salle du jeu de paume exhalait l’abandon de ses pierres nues. Ni filet ni cordes n’emplissaient les lieux et, tandis que la pièce, pourtant immense, avait du mal à contenir les délégués, le public poussait pour entrer, des gens se juchant dans les galeries, aux fenêtres, aux poteaux. Pierre, au milieu de la foule et coincé de toute part, discernait avec peine ce qui se passait et tenait vigoureusement son carnet contre sa poitrine car il détenait là toutes les preuves qu’il devait transmettre au Roy. Le brouhaha, immense, montait sous la voûte avec le relent émanant d’hommes mouillés et en sueur. Pour donner un peu d’ordre à cette réunion improvisée on fit quérir un banc qui arriva au centre depuis les abords. Bailly y grimpa, appelant au calme. À nouveau, face à l’incommodité de l’endroit où l’on ne pouvait que se tenir debout, on reparla d’une translation à Paris, mais la crainte d’une attaque de la soldatesque contre les députés le long du trajet emporta la décision de se maintenir à Versailles. Les gardes royaux n’avaient-ils pas mis baïonnettes aux canons à l’instant pour empêcher l’entrée des députés ? Et s’ils se lançaient contre eux ? Ne parlait-on pas dans l’entour du Roy de transférer pour l’assagir la réunion des Etats loin de Paris et de Versailles, à Noyons par exemple ? Puis ce fut au tour d’un autre député, que la rumeur dit originaire de Grenoble, un certain Mounier, de se pousser du col au dessus de la mêlée pour haranguer ses collègues. Levant les bras, hurlant à veines rompre pour se faire entendre des quelques premiers rangs de députés, il asséna, entrecoupé d’un tonnerre d’acclamations :

— Messieurs, il est des principes sans lesquels l’autorité devient tyrannie et l’ordre injustice ! Un despote n’a pas de concurrent à sa taille tant que le peuple ne relève pas le défi ! Les mots, vifs, avaient gagné à l’orateur les oreilles attentives de tous. On veut nous dissoudre ! Et bien face à cet outrage, il faut déclarer que partout où nous nous trouverons se trouvera la Nation, maîtresse de sa volonté et de ses droits !

Serment-du-Jeu-de-Paume.jpgÀ cette proposition, de nombreux bravos fusèrent et Pierre lui-même applaudit à tout rompre, car enfin il sentait poindre l’aurore des temps nouveaux. Un député à côté de lui réclama de quoi écrire et dans le tumulte d’enthousiasme, à plusieurs ils se mirent à reconstituer la formule qui venait d’être lancée. La feuille passa fébrilement jusqu’à Bailly, doyen de l’Assemblée, et ce dernier, soutenu par ses pairs aux mollets afin de ne pas trébucher, exigeant le silence le plus profond, lut, main droite levée et d’une voix douce et émue la déclaration tant attendue. « Nous prêtons le serment solennel de ne jamais nous séparer, de nous rassembler partout où les circonstances l’exigeront, jusqu’à ce que la Constitution du royaume soit établie et affermie en des fondements solides ! ». Une seconde passa, une seconde durant laquelle chacun prit la mesure du serment, pénétré d’une gravité intense, d’une responsabilité toute neuve. Cette seconde fut comme une expérience d’électricité. Tout ce qui touchait de la chaîne dut ressentir la commotion. Pierre, juriste de formation, savait que cette déclaration signait la fin de la monarchie absolue et à l’instar de toute l’assistance, suspendu à cette seconde de silence, il sentit combien les événements font l’Histoire lorsque l’éternité s’inscrit en eux. Un chœur de mains levées répéta sitôt le serment, des tricornes volèrent dans les airs, de nombreux députés du clergé se signèrent, d’autres bénirent la scène. Un voisin de Pierre l’embrassa fortement, frappant ses épaules endolories contre sa poitrine les larmes aux yeux. Puis des cris fusèrent des galeries d’une foule exaltée qui pleurait d’émotion des « Vive l’Assemblée ! Vive à jamais le Roy ! ». Toutes les conditions, tous les états, tout un peuple communia dans une transe fraternelle, vive d’espérance. Subitement licenciés, le sein gonflé de détermination, les représentants élus du peuple réparèrent en un jour la pénible contrainte où des générations avaient gémi pendant plusieurs siècles et n’ayant auparavant que des rêves, les députés se dispersèrent petit à petit pleins d’une certitude dans une diaspora d’apôtres porteurs de la bonne nouvelle. Tous s’enthousiasmaient à l’idée qu’ils portaient le droit partout où ils étaient réunis. La simplicité des choses, des formes venant ajouter à la grandeur du moment. Les vides murailles de la salle en avaient été illuminés et ainsi la liberté naquit dans la nudité du jeu de paume comme l’Enfant-Dieu sur la paille de l’étable[1].

 

[1] Edgar Quinet, La Révolution.

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