Nationaliser n'est pas un gros mot !

Publié le par François Kuss

Arnaud Montebourg ayant remis le concept de "nationalisation" au goût du jour pour mon plus grand bonheur, affirmant ainsi les ambitions d'une gauche décomplexée sur le sujet de Florange face à l'industriel Mittal, je voulais à ma manière le soutenir en remettant à l'honneur une tribune pro-nationalisation que j'avais rédigée en 2005 pour un journal progressiste étudiant, "Confrontations". 7 ans plus tard, je me dis qu'il est des combats idéologiques qu'il faut toujours mener tant ces mots me paraissent d'actualité, et j'espère que le Président de la République ne cédera pas devant cette nouvelle "force de l'argent", car nous ne pouvons plus nous permettre de désespérer Billancourt..

 

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Propriété sociale ou propriété individuelle ?

 

Le débat traverse la pensée politique depuis plusieurs siècles. Les utopies de Platon, Thomas More, Campanella, Fourier, etc. privilégiaient le premier choix. Le socialisme est né de ces utopies. Son but ? Le dépassement du système de production capitaliste par la socialisation des moyens de production, afin de rendre au travailleur la juste part de la valeur ajoutée qu’il crée. Socialiser, ou nationaliser, suppose en pratique de rendre au peuple la direction des affaires, donc de mettre en place des mécanismes de gestion participative.

 

De nos jours pourtant, c’est le discours du « moins d’Etat » qui domine. Tous les « modernes » estiment qu’il faut moins d’Etat, d’impôts, de contraintes, de réglementations. Privatiser, c’est libérer les énergies, favoriser l’initiative au détriment de l’assistanat, rendre compétitifs des secteurs qui, dans le secteur public ne le sont pas. Là où le bas blesse, c’est que cette modernité est une régression vers le XIX° siècle: l’Etat se réduisait alors à un Etat-Gendarme . L’économie était libre certes, mais c’était le règne du renard libre dans le poulailler libre ! Historique et objectifs des nationalisations.

 

Face à ce modèle, les luttes, violemment réprimées, de la classe ouvrière et plus globalement des salariés, ont permis de mettre en place un Etat social, un Etat-Providence et présent dans l’économie comme régulateur et producteur de biens et services. En 1936, le Front Populaire nationalisait le rail et créait la SNCF. Entre 1944 et 1947, le Général De Gaulle et les gouvernements suivants, dont le programme est issu du Conseil National de la Résistance ; nationalisaient les secteurs clés de l’économie pour reconstruire le pays et assurer à chaque citoyen des conditions de vie et d’existence dignes : charbon, sidérurgie, énergie, transports, usines Renault. En 1981, le gouvernement Mauroy opérait la nationalisation du crédit, de grands groupes industriels, des dernières mines.

 

Pendant 50 ans donc, les nationalisations ont été la perspective indépassable de la gauche démocratique en vue de l’établissement d’un ordre économique et social juste et humain. La gauche d’alors se voulait une alternative et non pas simplement d’alternance : le socialisme démocratique incarnait entre le collectivisme soviétique totalitaire et l’exploitation capitaliste, l’espoir d’un ordre social où les citoyens se réapproprieraient leur avenir, non pas simplement en votant, mais en faisant entrer la démocratie à l’usine, dans l’atelier.

 

La pratique gouvernementale des gestionnaires de gauche a réduit et dévoyé les outils de transformation sociale : la nationalisation s’est limitée à un changement de propriétaire, puis à un abandon au privé. Cette notion, rénovée, doit viser aujourd’hui à instaurer une véritable démocratie sociale.

 

Vers la démocratie sociale. Renationaliser?

 

Aujourd’hui, une telle posture est hétérodoxe, à telle enseigne que lorsqu'un Ministre du gouvernement l'évoque (Arnaud Montebourg), elle soulève une levée de boucliers de bien-pensance digne d'une omerta. Pourquoi cela? Car trop longtemps dans les années 90 et même durant les années 2000, la gauche s’est vidée de son histoire, elle n’essaya plus alors de transformer le monde : elle le gèrait.

 

Aujourd'hui, malgré quelques conquêtes depuis le mois de mai 2012, la transformation sociale, pour l’immense majorité des salariés, n’est que rhétorique. La gauche gouvernementale n’essaye plus pense-t-on, elle veut durer. Or, sans un discours clairs sur les services publics, sur une volonté d’incarner une alternative au capitalisme, ces renoncements continueront de se payer au prix fort. Les salariés le payent déjà dans leur chair. Et cet abandon des classes les plus défavorisées, des ouvriers (1/4 des actifs), des employés ; au profit d’un recentrage vers les classes « moyennes » et supérieures est suicidaire ! Rappelons-nous un certain 21 avril 2002…

 

Pourquoi faut-il renationaliser et introduire des réformes radicales?

 

1. Pour approfondir la démocratie: dépasser la démocratie politique par la démocratie sociale. C’est le seul moyen pour reconquérir le peuple de gauche, sacrifié sur l’autel du « réalisme économique ». Il faudra mettre fin à l’insécurité sociale vécue et subie par la majorité des salariés. L’intérêt général, défini démocratiquement doit être plus fort que les forces de l’argent, celles qui poussent à licencier les salariés d’une entreprise pourtant bénéficiaire et délocaliser, pour le plus grand bonheur des actionnaires (cf Mittal à Florange) ! Les mécanismes de représentation et de participation dans les entreprises publiques et privées doivent être renforcés, tendant à la codécision tripartite à égalité entre capital-travail-client (pour le secteur privé) ou Etat-fonctionnaires-usagers.

 

2. En second lieu, face à la concurrence des intérêts privés, face au danger de voir se constituer des monopoles ou des entreprises plus puissantes que l’Etat démocratique ; les nationalisations se justifient par la volonté d’organiser la production de biens et services d’intérêt général (service public de l’eau, de l’énergie, des transports, mais aussi de la santé, éducation..) selon des principes extérieurs et supérieurs à la concurrence et aux intérêts particuliers d’une firme, de ses actionnaires ou de ses dirigeants. Le monde n’est pas à vendre !

 

Perspectives.

 

Je ne plaide pas pour l’économie d’Etat. Mais le système capitaliste de production des richesses, est inefficace économiquement (chômage de masse, délocalisations..), injuste socialement (le tiers monde existe toujours, et le quart monde dans les pays développés aussi) et insoutenable sur le plan environnemental.

 

Au-delà de gérer ce système, il convient de le transformer dans un sens plus démocratique et plus humain. L’économie sociale de marché, est un leurre collectif ; le socialisme démocratique, appuyée sur une économie mixte représente l’alternative: il recouperait un secteur marchand régulé et un secteur non-marchand, public et/ou privé, mais non soumis aux critères de rentabilité (entreprises nationalisées, économie solidaire, secteur associatif, mutualiste, coopérativisme, travail social..)

 

Les outils de régulation et de transformation étatiques traditionnels étant dépassés, il faudrait les élever au rang supranational et promouvoir, dans les ensembles régionaux et internationaux, l’impossibilité d’exploiter les ressources et biens communs universels (eau, air, énergie..) au profit d’oligopoles privés. Ces biens communs doivent faire l’objet de services publics nationaux et/ou internationaux. Il est indispensable aussi de garantir par les services publics de la santé, du transport et des communications, de l’éducation, du logement, les droits sociaux fondamentaux, le droit à la dignité et à l’autonomie de la conscience humaine.

 

L’équation est simple : les forces de transformations sociales françaises et européennes, si elles ne sortent pas de l’ornière libérale, ne pourront aspirer à gouverner qu’au prix de perpétuels renoncements, pour finir comme les démocrates américains ou les travaillistes anglais. Ce choix est légitime pour certains, mais alors, nous nous acheminons vers le règne d’une démocratie de marché à l’anglo-saxonne et non plus d’une démocratie républicaine et sociale. (Pour aller plus loin sur le concept de "démocratie de marché", voir Seymour Martin Lipset, politologue américain : « Parler des Etats-Unis comme d’une nation exceptionnelle conserve-t-il encore un sens ? A mesure que les partis sociaux-démocrates de la planète se rallient au marché, les différences entre les Etats-Unis et les autres démocraties occidentales risquent de s’amenuiser, voir disparaître. », « Still the exceptional Nation ? » 2000).

 

Une autre voie existe : le socialisme démocratique proclame la démocratisation à outrance et progressive, des structures politiques, sociales, économiques, véritable voie vers une réappropriation collective de notre avenir et vers une meilleure prise en compte des droits politiques et sociaux de l’homme. Les réformes radicales soulevées peuvent en être les modalités.

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