L'enfant de Floréal, chapitre 3

Une semaine après la réunion extraordinaire du Comité de Salut Public, une nouvelle séance fut convoquée, avec la même urgence. Cette fois, alors que Saint-André et Prieur et la Marne étaient rentrés de Bretagne, c’est Couthon et Saint-Just qui étaient manquants. L’absence de deux personnages clés du triumvirat révolutionnaire intrigua les membres du Comité.

 

Sans attendre, Barrère pris la parole. C’était lui que Robespierre avait chargé d’informer les membres du Comité sur l’ordre du jour. Sa mine grave annonçait des nouvelles terribles. Sans fards ni fioritures, il fixa ses pairs, et dit le plus simplement du monde que l’enfant emprisonné au Temple avait été enlevé la veille, 30 Floréal An II. Du moins, il indiqua que c’est à partir de cette date que les gardes ont constaté son absence. Il rajouta que l’implication de Gilbert Dumotier n’était pas à exclure.

 

Le silence qui suivit ces courtes phrases parut plus intense que le silence qui avait suivi la décapitation de Louis XVI sur la place de la Révolution[i] ; plus insondable que celui qui avait accompagné la famille royale lorsque après avoir été arrêtée à Varennes, elle avait du faire son entrée dans Paris et traverser des avenues entières noire d’une foule placide.

 

Tous les membres, tous sans exception, paraissaient abattus. Charles Louis Capet[ii] en liberté, c’était le triomphe de la Vendée, c’était la renaissance des espoirs monarchistes, c’était un coup terrible porté au moral des armées. C’était, surtout, l’ouvrage de la Révolution à remettre sur le métier comme si les cinq dernières années de luttes n’avaient servies à rien.

 

Prieur de la Marne brisa le silence en demandant comment les mesures de sécurité prises au Temple avaient-elles pu être contournées ? Le Temple était réputé imprenable. Collot d’Herbois, fou de rage, se leva et demanda à ce que le commandant de la forteresse et l’ensemble des gardes soient mis aux arrêts, jugés et envoyés à la guillotine par la prochaine charrette pour complicité d’évasion.

 

- « Il n’y a pas lieu de les raccourcir, tempéra Saint André, tous sont d’excellents patriotes qui ont mille fois prouvé leur attachement à la République lors des campagnes de 1792.. C’est d’ailleurs pour cela qu’on leur a confié la garde de la prison du Temple. »

 

- «  Etre faible, même avec les patriotes, c’est se condamner à périr ! » tonna Collot d’Herbois. Puis se retournant vers Saint André, il ajouta en rugissant : Il s’agit de la plus grande menace à laquelle nous avons du faire face ! Allez vous amusez avec les navires anglais pour de ridicules escarmouches en mer si cela vous chante. Moi, j’en ai assez du verbiage et de la rhétorique. Soyons lucide, le peuple ne nous suit que parce qu’il a peur. Si demain, on apprend que les prisonniers peuvent s’évader en plein Paris, sous notre nez, plus personne ne nous craindra. Dois-je vous rappeler que l’enfant du Temple, comme vous le nommez pudiquement, est le prétendant légitime au trône, le fils de Louis XVI, et qu’il a été apparemment libéré par La Fayette, le héros de l’Amérique !

 

Collot d’Herbois avait lâché les mots bannis. Depuis le début de l’affaire, par républicanisme, il n’était pas question de parler du « marquis de La Fayette » mais du « citoyen Gilbert Dumotier ». Il en était de même pour « Louis XVII », de son nom civil « Charles Louis Capet », qui était également « l’enfant du Temple ».

 

Ce parler vrai fit son effet sur les membres du Comité. Endormis par la phraséologie officielle du régime, l’annonce de l’évasion de La Fayette la semaine précédente n’avait suscité que des réactions convenues. Le discours énergique de Robespierre, plein de lyrisme, avait conforté les commissaires dans l’idée que, comme toujours, la menace serait écartée. Les mesures prises, fermes mais sans céder à l’alarmisme, paraissaient suffisantes.

 

La tournure des évènements, au fil des révélations, prouvait le contraire. Robespierre lui même, malgré son attitude détachée, ne pouvait feindre l’inquiétude, d’autant que selon toute vraisemblance, La Fayette avait agit sous leurs fenêtres, sans obstacles apparents… A son tour il se leva. Le silence se fit aussitôt et avec la même frugalité que Barrère, il leur indiqua qu’en dépit de l’évasion de l’enfant, rien n’était perdu.

 

Il saisit sa serviette de cuir noir, qu’il ouvrit avec minutie pour en sortir plusieurs feuillets, dont certains étaient aisément reconnaissables au sceau de cire vert émeraude réservé aux documents confidentiels et qui les distinguait des autres documents officiels, cachetés de rouge vermillon. Le premier était un rapport du Procureur-Syndic de Reims, qui venait d’arriver par coursier. Même si les faits dataient de quelques jours, Robespierre en lut quelques extraits.

 

«  Le Vingt-cinq Floréal An Deux de la République Française, a comparu devant le tribunal révolutionnaire de Reims et son président, le citoyen-procureur Pierre Laur, le citoyen Lucien Kuztner de Montlibert, se déclarant ancien prélat de Ribeauvillé et réfractaire, domicilié à Colmar, parent du Vicomte Horace de Montlibert, déclaré émigré et dont les biens ont été saisis par la commune de Metz.

 

L’accusé a été arrêté la veille à la tombée de la nuit, lors d’un contrôle dans le relais de poste dit du vieux moulin, au croisement de la route d’Epernay à Chalons, à douze kilomètres au nord-ouest de Reims. L’accusé, porteur d’un pistolet, a tenté de s’échapper de ladite auberge en blessant à l’épaule droite un garde. A été saisi sur l’accusé un pli, dont le contenu est anodin mais dont le contreseing intéresse la sécurité de la République et ne peut être référencé dans le présent rapport. Ce pli sera transmis pour instruction au Comité de Salut Public de la Convention Nationale séance tenante. »

 

Le rapport du Procureur Laur s’achevait par les Considérant d’usage et condamnait le prêtre à être transféré à Paris où la sentence de mort pour tentative de meurtre, d’évasion et atteinte aux intérêts de la Patrie serait mise à exécution. Depuis la mise en place de la Terreur, toutes les condamnations à mort, à de rares exceptions, étaient centralisées dans la capitale dont les places buvaient chaque jour, un peu plus de sang.

 

Après la lecture du rapport, Robespierre pris le second feuillet et exposa au su de tous la lettre que La Fayette avait confié au prêtre alsacien.

 

Le prélat, ignorant tout d’abord l’identité de son protégé, n’avait pas hésité une seconde à offrir ses services quand ce dernier lui avait confié ses desseins en confession. Tandis que La Fayette se dirigeait vers Paris pour accomplir ce qu’il avait qualifié de « sainte tâche »  ; le prêtre, à la demande du marquis, avait sillonné la haute vallée du Rhin en direction de la Confédération helvétique à la recherche d’Alexandre Lameth.

 

Sous la torture, il avait avoué qu’une fois sa besogne accomplie en Suisse, il était ensuite rentré en France pour contacter quinze des plus fidèles anciens compagnons d’armes et partisans de La Fayette. Chacun était destinataire d’une lettre signée de la main du marquis et scellée de son sceau en guise de preuve d’authenticité. Robespierre s’apprêtait à lire l’unique lettre non remise par le prêtre.

 

La lecture fut brève. En apparence, La Fayette ne faisait que prendre des nouvelles de ses amis. Pour un lecteur non avisé, la lettre était en elle même peu digne d’intérêt. Il était évident qu’elle contenait un sens caché. Robespierre, au fur et à mesure qu’il dévoilait ces nouveaux éléments et les progrès accomplis par les services de renseignement sur la trace des fugitifs, se défaisait peu à peu de son air grave. Il continua paisiblement son exposé et divulgua à ses collègues la clé du code que l’ancien général avait utilisé pour brouiller les pistes et qui avait néanmoins pu être déchiffrée.

 

Par chance en effet, l’Incorruptible[iii] expliqua qu’un des responsables du bureau de renseignement du Ministère de la Guerre avait servi jadis comme aide de camp d’un officier qui appartenait au corps expéditionnaire français lors de la guerre de libération des Etats-Unis d’Amérique. Or, ce citoyen avait à l’époque eu comme rôle de retranscrire des ordres codés selon le même système. Ironie du sort, c’était le marquis de La Fayette, responsable du corps expéditionnaire, qui lui avait appris les secrets de cet encodage…

 

Percé à jour par les anglais lors de la campagne de Virginie en 1783, ce chiffrage avait du être remplacé. A l’heure de rédiger les missives pour ses amis, La Fayette avait du penser qu’il y aurait peu de chance que figure, parmi les agents de la République, un ancien soldat capable de lire un cryptogramme qui n’était plus usité depuis des années.

 

Robespierre, la mine ragaillardie par les explications qu’il s’était mis un point d’honneur à présenter comme un grande victoire, relu une seconde fois le pli qui révéla le véritable sens du message.

 

La Fayette donnait rendez-vous à ses amis très exactement le jour de la Saint Urbain, ce qui correspondait dans le calendrier romain au 31 mai, soit le 12 Prairial. Le lieu n’était pas explicite mais un faisceau d’indices permettait de conclure qu’il s’agissait d’un lieu de culte situé en Haute-Loire, dans son département de naissance. Cette place était autrefois point de départ ou étape pour les pèlerins sur la chemin de Saint Jacques et avait la particularité de correspondre à une citation en latin vraisemblablement tirée du Cantique des Cantiques : « Nigra Sum Sed Formosa ».

 

Hérault de Séchelles et Lindet demandèrent la parole. Robespierre, qui avait terminé ses révélations, acquiesçât de la tête. Tous deux demandèrent à ce qu’une délégation soit envoyée au plus vite en Haute-Loire et que la mobilisation générale y soit décrétée en attendant son arrivée. Il restait onze jours avant le rendez-vous et on ne pouvait s’offrir le luxe de perdre plus de temps.

 

Barrère, à son tour se leva et révéla au Comité qu’à l’instant où les deux nouvelles, celle de l’évasion du petit Capet et celle du rendez-vous fixé par Dumotier à ses amis, avaient été connues, Couthon et Saint-Just avaient été mandés en mission en Haute-Loire, assistés des conventionnels Romme et Guyardin, députés originaires d’Auvergne. Il demanda aux membres du Comité de ne pas être offusqués par cette décision que Robespierre avait du prendre en hâte, vu l’urgence de la situation.

 

Billaud-Varenne félicita le triumvir pour sa célérité dans l’action mais s’empressa d’ajouter qu’en dépit des indices de la lettre de Dumotier, beaucoup de places en Haute-Loire correspondaient à la description d’un lieu qui autrefois était fréquenté par les pèlerins en route vers Saint Jacques de Compostelle, ce qui rendait leur tâche très difficile..

 

Barrère continua en insistant sur la convergence des indices vers trois endroits : la ville de Brioude, réputée pour sa basilique romane dédiée aux reliques de Saint Julien ; le village de la Chaise Dieu, aujourd’hui rebaptisé Egalité-sur-Velay, célèbre pour son abbaye bénédictine du XIème siècle, et enfin la ville du Puy-en-Velay, chef lieu du département et bien connue pour sa basilique gothique vouée à Notre Dame.

 

- « Agir dans un chef lieu de département serait suicidaire pour eux !  fit remarquer Lindet. Le Puy est quadrillé par des sections et une garnison de trois cent cinquante hommes y est à demeure… »

 

- « Ou ce serait un autre trait de génie ! ajouta Robespierre. Un chef lieu ne représente plus rien lorsqu’on a percé les défenses du Temple, en plein Paris. De plus, le Puy-en-Velay est une position charnière entre le Gévaudan et le couloir du Rhône. Dumotier le sait. Régulièrement, à Mende, à Mont-Flour[iv], à Langogne, ou à Bourg Etienne[v], des jacqueries de paysans, des troubles en faveur de l’ancien culte, des arrestations de cercles monarchistes ont lieu.. Ces contrées isolées, rudes, sont à la fois difficiles d’accès pour des troupes qui ne connaissent pas le pays et un vivier inépuisable pour le trône et l’autel… »

 

« En outre, continua-t-il, la citation en latin vient corroborer l’hypothèse du Puy-en-Velay. Nigra Sum Sed Formosa, « Je suis noire et pourtant belle »… N’oubliez pas que cette phrase, un peu absconse, permettait à l’ancien culte de justifier les dévotions superstitieuses aux vierges noires. La cathédrale du Puy, dont la vierge noire était jadis très réputée, est l’hypothèse la plus plausible.. »

 

« Quoi qu’il en soit, conclut Robespierre, nous pouvons tous faire confiance à Couthon pour reprendre en main la situation. Il est du pays. Il y a organisé un effort de pacification et de républicanisation sans précédent l’an dernier suite à sa mission à Lyon. Saint-Just et lui sont en route depuis hier matin et ils doivent nous faire parvenir par la malle rapide un état des lieux quotidien. La République peut aussi compter sur les patriotes de Clermont-Ferrand et du Puy de dôme. Au besoin, nos camarades ont tout pouvoirs pour foncer sur le Puy, raser la ville et avant tout arrêter Dumotier et l’enfant. »



[i] Actuelle place de la Concorde.

[ii] Louis XVII.

[iii] Surnom donné à Robespierre par ses partisans.

[iv] Saint-Flour, (Cantal).

[v] Saint Etienne, (Loire).

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