L'enfant de Floréal, chapitre 1

La petite galerie était encore vide. Ce matin-là, seuls quelques gardes nationaux endormis hantaient les couloirs de la Convention[i]. Saint-Just, après un bref passage sur le front du Nord, était de retour à Paris. Il appréciait particulièrement le calme matinal propice au travail et à la réflexion. Malgré la fatigue d’une course éreintante depuis Lille, le manque de sommeil, les courbatures, l’heure était à la mobilisation permanente de toute son énergie. D’un pas vif, il atteignit bientôt les salles de travail du Comité de Salut Public[ii].

 

A travers les grandes fenêtres du couloir, il contempla un instant l’esplanade du Palais National, déserte elle aussi. Les rayons flamboyants du soleil de Floréal dardaient l’horizon, donnant aux bâtiments et aux jardins une splendeur exceptionnelle. Il y a moins de deux ans songea-t-il, c’est à cet endroit que le Peuple de Paris et les fédérés marseillais, encouragés par une aurore ardente, s’étaient lancés à la conquête de leur liberté. Les Tuileries prises, la monarchie était définitivement tombée.

 

Aujourd’hui, c’était la République qu’il fallait affirmer et défendre. Car la guerre durait, inlassable dévoreuse d’hommes, de ressources et d’énergies. Pour l’heure, il devait terminer son rapport sur l’état de l’armée du Nord et les perspectives d’offensives en Belgique contre les armées coalisées d’Angleterre, de Hollande et d’Autriche, commandées par le Prince Frederik de Saxe-Cobourg.

 

A son passage, le brigadier en faction devant la porte du secrétariat se mit au garde à vous. Saint-Just, ancien lieutenant colonel de la Garde Nationale, était un des rares conventionnels à bénéficier de ce signe de reconnaissance et d’estime.

 

- « Salut et Fraternité citoyen soldat, lui dit-il. Veille à ce qu’aucun député ne me dérange, j’ai fort à faire ce matin. » Le claquement de bottes du brigadier raisonna en guise d’acquiescement.

 

Le secrétariat était vide. Saint-Just posa son manteau sur un fauteuil et  se dirigea vers la salle de session. Assis à la place centrale, Robespierre, l’air grave, l’attendait.

 

- « Maximilien, je ne pensais pas vous voir ici aujourd’hui ! Le comité ne siège que demain n’est-ce pas ? »

 

- « Assied-toi Léon et prend note s’il te plaît » répondit sobrement Robespierre.

 

Saint-Just comprit que la situation était sérieuse. Robespierre, les yeux fixés sur une lettre qu’il semblait lire et relire sans cesse, continua : « je savais qu’à ton habitude et malgré la fatigue de ta mission, tu serais là de bonne heure. Vois-tu, j’ai convoqué les autres membres du Comité pour une réunion d’urgence. Ils seront là dans un moment. En attendant, j’ai des informations de la plus haute importance à te soumettre. »

 

Une heure plus tard, Robespierre donna l’ordre au factionnaire de faire entrer les membres du Comité. Tous avaient été fait quérir d’urgence au sortir du lit. Prieur de la Côte d’Or, dont le réveil par la garde nationale avait été mouvementé, avait même cru un instant qu’on venait l’arrêter ! Seuls Saint-André et Prieur de la Marne, en mission à Brest pour organiser l’effort de guerre de la nouvelle flotte républicaine, manquaient à l’appel.

Une fois installés, Lindet fut désigné secrétaire de séance tandis que Robespierre prit le premier la parole. Il s’excusa pour la convocation matinale et impromptue du Comité mais expliqua tout d’abord qu’une nouvelle capitale pour l’avenir de la Révolution et de la République avait été portée à sa connaissance dans la nuit.

 

Perplexes, les membres du Comité écoutèrent avec attention son récit. Il expliqua que la veille au soir, un cavalier s’était présenté au domicile du citoyen Mennessier, potier de son état rue Mont Marat[iii] et également policier mandaté par la Commune de Paris pour le district nord de la ville. Le cavalier, qui ne disposait d’aucuns papiers en règles, se présenta comme un envoyé de « Sa Majesté le Régent » et souhaitait remettre une lettre au citoyen Robespierre.

 

A l’évocation des mots « régent », « majesté », les membres du Comité sortirent de leur demi-sommeil. Chacun échangeant quelques paroles avec son voisin, un léger brouhaha interrompit le récit un instant. D’un mouvement ample et déterminé, Hérault de Séchelles brisa son poing sur la table d’une rare force et demanda à ce que l’orateur poursuive.

 

Robespierre, échaudé par cet arrêt, repris son propos. Il leur indiqua comment le cavalier fut mis aux arrêts pour absence de passeport, de certificat de patriotisme, et outrage à un représentant de la Nation. Il salua également la présence d’esprit du citoyen Mennessier qui non seulement saisit la lettre, mais prit immédiatement le chemin, en compagnie du prisonnier, du domicile du citoyen Fleuriot-Lescot, récemment nommé Maire de Paris.

 

Ce dernier, après un interrogatoire auquel se livra de bonne grâce le suspect, comprit qu’il s’agissait d’une missive de la plus haute importance et c’est ainsi que deux heures après minuit, un équipage déboula dans la cour de la maison de Robespierre.

 

- « A quoi bon ces détails ? » se permit Collot d’Herbois. « Viens-en au fait, nous n’avons  que faire de la façon dont on arrête les suspects. Seule compte leurs visées, puis leur exécution ! »

 

- « J’y viens. » répondit sèchement Robespierre. « Citoyens, ce messager déclare être envoyé par la cour de Coblence. Plus précisément, il se dit être porteur d’une lettre du Comte de Provence[iv]. »

 

En prononçant ces mots, Robespierre avait saisi un feuillet soigneusement plié et cacheté et le brandit en l’air au vu de tous. Il déplia la lettre, puis se mit à la lire. Il s’agissait d’une Adresse aux scélérats membres du « Comité prétendu de Salut Public » et à leur chef, l’usurpateur Robespierre.

 

Au-delà de la forme, d’un autre âge, le message était déroutant. En effet, le frère de Louis XVI, qui s’était autoproclamé « Par la grâce de Dieu, Régent du Royaume de France », informait le gouvernement révolutionnaire que Gilbert du Motier s’était évadé le 20 avril dernier de la forteresse de Magdebourg, dans laquelle l’Empereur d’Autriche le retenaient prisonnier depuis deux ans au motif de sa participation initiale à la Révolution.

 

Interloqués par ce court récit, tous restèrent muet un instant. Rompant le silence, Billaud-Varenne demandât quelles garanties Robespierre avait quant à l’authenticité du document. Collot d’Herbois et Barère acquiescèrent. Après tout, n’importe qui pouvait l’avoir fabriqué. Il pouvait s’agir des divagations d’un fou comme d’un piège pour tester les réactions du gouvernement et le faire courir après de fausses pistes.

 

Et puis, quel intérêt avait le frère de Louis Capet à dénoncer l’évasion de cet aristocrate scélérat, de ce général en mal de gloire qui avait trahi des deux côtés et qui, de toute façon, avait été condamné à mort à contumace par la Convention ?

 

Tant de désinvolture exaspérait Couthon. Originaire, comme Gilbert Du Motier, de l’ancienne province d’Auvergne, il l’avait rencontré en 1790 lorsqu’il était Président du Tribunal civil de Clermont Ferrand. Déjà, il avait eu l’occasion d’exprimer des doutes au club des Amis de la Constitution[v] du Puy de Dôme sur la sincérité de celui qu’on présentait alors partout comme le « héros de la liberté »..

 

- « Un homme risque la guillotine pour avoir porté ce message. N’est-ce pas là une preuve suffisante ? » vociféra Couthon. Son argument avait atteint son objectif et stoppa les divagations des autres membres du Comité. Mais ni lui ni les autres ne comprenaient encore le sens de cette révélation et pour son infortuné porteur, de son sacrifice.

 

- « Provence, dit Barrère,  doit probablement craindre que le marquis de la.. »

 

« Du Motier ! Son nom est Du Motier. La féodalité a été abolie, les privilèges aussi. Les titres ne sont plus d’usage en République ! »  repris Couthon.

 

- « Bien, je disais qu’il doit craindre que Du Motier ne rallie de l’intérieur les partisans du monarchisme modérée, les orléanistes[vi], les feuillants, girondins et brissotins[vii], dantonistes[viii] et j’en passe ! » avança Barère.

 

Puis il rajouta « Nous avons maté la révolte en Vendée, les armées étrangères piétinent aux frontières depuis Valmy, la Terreur porte ses fruits. Provence doit avoir peur de ne plus apparaître comme un recours efficace pour les émigrés et les ennemis de la Révolution, d’autant que son projet de Restauration s’éloigne chaque jour un peu plus. Le prestige de Du Motier, ses premiers engagements de 1789 pourraient lui permettre d’apparaître comme ce nouveau recours pour nos ennemis en quête d’un second souffle !  »

 

Couthon, convaincu par l’argument de Barère le repris en chœur : « Il a raison. Du Motier est à la fois un danger pour la République et pour les absolutistes. Voilà pourquoi Provence nous a fait cadeau de cette information. Comme nous, mais pour des raisons contraires, il préfèrerait le savoir mort ou enfermé qu’actif au service d’une monarchie constitutionnelle.. »

 

- « Une monarchie constitutionnelle est une tyrannie plus insidieuse que l’absolutisme » coupa Saint-Just.

 

- « Certes, repris Couthon, nous en sommes tous conscients. Mais tant que l’éducation à la Vertu n’est pas pleine et entière, tant qu’une instruction publique, civique et morale véritablement républicaine n’aura pas élevé la conscience du Peuple, il y aura toujours des couches de la société pour se laisser abuser par cette fausse liberté. Le modérantisme est une hydre dont la tête ne cesse de repousser, gardons ça à l’esprit ! »

 

Robespierre, resté impassible, partageait l’avis de ses pairs. En tant que véritable chef du gouvernement révolutionnaire, il avait mesuré mieux que quiconque les implications de cette évasion et les dangers encourus pour la République.

 

- « Citoyens, conclut-il, si nous avons l’honneur de servir aujourd’hui l’empire de la Vertu, c’est parce que le génie propre aux français les a conduit à s’affranchir radicalement du joug qu’ils enduraient depuis trop longtemps, à proclamer la République et leur foi en la Raison et en l’Être Suprême.

 

Si aujourd’hui nos armées sont plus fortes que jamais, si elles volent de victoires en victoires face aux tyrannies apeurées, c’est parce qu’elles sont au service de cet idéal, mais surtout parce qu’elles savent que nous avons annihilé les ennemis de l’intérieur.

 

La Terreur, citoyens, commence à peine à faire triompher la Vertu, sans laquelle la République est vide. Si cette Terreur souffrait un seul échec, une seule échappatoire, l’édifice tout entier s’en trouverait ébranlé, anéanti.

 

Du Motier poursuit ce dessein. Comme entre 1789 et 1791, il lui siérait bien d’être le tuteur d’une monarchie constitutionnelle. En trahissant la Révolution il y a deux ans, il s’est révélé sous son vrai jour. Il nous a ainsi donné raison dans notre opinion sur la notion même du pouvoir monarchique, par essence contraire à la nature humaine, fut-il constitutionnel. L’ironie a fait que ce sont ces mêmes monarques qu’il entendait rejoindre qui l’ont jeté en prison. 

 

Mais si Du Motier n’entend plus aider nos ennemis, son évasion n’en constitue pas moins une menace pour la République. Elle risque de ranimer l’espoir chez tous ceux qui n’attendent qu’un signal pour s’armer au service d’un monarchie soi disant tempérée…

 

Provence est notre ennemi. Il travaille depuis Coblence, à notre perte. Nous le savons. Mais il vient de nous donner l’occasion d’affermir encore plus l’empire de la Vertu. Il espère que nous allons arrêter Du Motier et le faire périr. La République ne sera pas son bourreau. Elle ne rendra que justice.  »

 

Comme toujours, la clairvoyance de Robespierre avait impressionné les membres du Comité. Une fois que la lettre eut passée de mains en mains, tous furent unanimes pour admettre que le Comte de Provence l’avait bien écrite.

 

Restait le cas de Du Motier. D’après la lettre, l’évasion datait du 20 avril. Nous étions le 24 Floréal. Il avait donc plus de trois semaines d’avance et devait être déjà en France, terré quelque part.

 

Saint-Just, qui avait mis à profit le discours de Robespierre pour rédiger un décret d’accusation en fit lecture. Il faisait injonction à tous les départements et représentants en mission de la Convention de procéder à n’importe quel prix à l’arrestation de Gilbert Dumotier, nom qu’il avait volontairement écrit en supprimant la particule, et de le déferrer à Paris où il serait jugé et exécuté.

 

Le décret fit le tour de la table. Tous le contresignèrent. Des mesures de sécurité renforcées furent également prises pour veiller à la tranquillité de la capitale où, selon les rapports des sections jacobines et de la police, se cachait encore nombre de monarchistes présumés. Enfin, Collot d’Herbois fut chargé de prendre contact avec les agents du gouvernement basés en Allemagne et en Autriche pour vérifier la véracité de l’évasion.

 

Robespierre demanda également la rédaction d’un décret d’accusation contre le cavalier porteur du message. A nouveau, tous contresignèrent ce passeport pour le rasoir national[ix]. Le soir même, après un jugement prononcé par Fouquier-Tinville, le cavalier faisait partie d’une charrette de suspects qui se dirigeait, à travers le faubourg Antoine[x] vers la guillotine dressée place de la Bastille. Sanson, le bourreau de Paris, était à son office.



[i] La « Convention » désigne l’Assemblée élue au suffrage universel en septembre 1792 qui succède à la « Législative » (1790-1792) et à la « Constituante » (1789-1790). Parmi ses premières actions, elle proclamera la fin de la monarchie, la 1ère République et procèdera au jugement du roi Louis XVI.

[ii] Le Comité de Salut Public désigne le gouvernement révolutionnaire, véritable cœur du pouvoir sous les débuts de la 1ère République. Mis en place en avril 1793, ses membres, au nombre de douze, étaient confirmés dans leurs fonctions par les députés de la Convention tous les mois.

[iii] Actuelle rue Montmartre.

[iv] Le Comte de Provence est le titre porté par le frère cadet de Louis XVI. Ce dernier fut l’un des premiers princes à émigrer aux débuts de la Révolution, ce qui donna le signal de l’émigration d’une partie de la noblesse à l’étranger. A la suite de la mort de son frère aîné, il se proclama « Régent du royaume de France » et organisa une cour à Coblence, en Allemagne, entouré de nobles émigrés. Après Waterloo, il restaurera la monarchie et règnera sous le nom de Louis XVIII (1814/1815 – 1824).

[v] Egalement appelé Club des Jacobins. La société mère, basée à Paris, fera dès le début de la Révolution des émules et dans tous les départements, des clubs vont se constituer et demander leur affiliation à celui de Paris. Le club des Jacobins rassemblait aux débuts de la Révolution les partisans d’une monarchie constitutionnelle. Après la fuite du roi et son arrestation à Varennes en 1791, les modérés, partisans du maintien du roi, provoquèrent une scission et fondèrent le Club des Feuillants. Le Club des Jacobins, repris en main par Robespierre notamment, s’orienta vers des principes démocratiques et républicains.

[vi] Partisans du Duc d’Orléans, cousin de Louis XVI qui souhaitait instaurer une monarchie tempérée à l’anglo-saxonne.

[vii] Par opposition à la Montagne, la Gironde incarnait la droite de la Convention.  La Gironde, dont les chefs appartenait socialement à la bourgeoisie aisée, était attachée aux acquis de 1789, mais refusait toute évolution vers une démocratie sociale. Membre des Jacobins, ils quittèrent le Club dès le début de la Convention avant d’essayer de sauver le roi lors de son procès, ce qui acheva de les séparer de la Révolution. On leur donnait également le nom de « Brissotins » du nom d’un de leurs chefs.

[viii] Partisans de Danton. Au printemps 1794, refusant la Terreur, Danton se prononçât pour un Comité d’Indulgence pour faire contre-poids au Comité de Salut Public et en finir avec les excès des exécutions arbitraires. Robespierre organisa alors son arrestation avec celle de Camille Desmoulins au motif de complot pour restaurer la monarchie, ce qui n’a jamais été prouvé et parait invraisemblable en raison de la participation décisive de Danton à la fondation de la 1ère République..

[ix] Surnom donné à la guillotine.

[x]  Actuel Faubourg Saint-Antoine.

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